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PRESENTATION DE L'ŒUVRE POETIQUE D'un mâle quelconque (cérémonie de dédicace). TOH BI Tié Emmanuel

PRESENTATION DE L'ŒUVRE POETIQUE  D'un mâle quelconque (cérémonie de dédicace).

 

 

Il est des temps où la poésie, recouvrant son statut ontologique de l'Olympe, se réduit en une profération de murmures mystérieux,  où les sons ou  signifiants acoustiques édictent des sens indépendamment de ceux que peuvent supposer les locuteurs, du haut de leur expérience d'usagers de la langue. C'est le cas certainement de D'un mâle quelconque de Josué GUEBO.

                           D'un mâle quelconque est l'un des soupirs poétiques de ce qui pourrait s'inscrire comme le plus vieux conflit du monde, un conflit génétique, du reste, que le créateur a logé dans la conscience existentielle ; il s'agit du conflit entre homme et femme. C'est que ce conflit, du fait qu'il détermine la conscience existentielle, paraît banal, en dépit de ses bavures trans-sociale, trans-historique et trans-civilisationnelle, constatées. La tradition hébraïque, à travers l'art biblique, en fait cas en narrant l'histoire de SAMSON et DALILA. En effet, sous la pesanteur de la séduction et sur les injonctions répétées de DALILA, SAMSON livre à sa partenaire le secret de sa force et de son invincibilité, ce qui aboutit à sa chute. Le mythe de Maïé, du Centre- Ouest de la Côte d'Ivoire, apparaît comme la référence inaliénable de l'écho du conflit homme-femme en tradition orale africaine. Ce conflit, somme toute, paraît banal en raison de sa familiarité existentialiste. Le poète GUEBO, à travers l'adjectif qualificatif ''quelconque'' présent dans le titre D'un mâle quelconque, a ressenti cette vérité controversée. Cependant, ''Quelconque'' ne devrait pas être perçu ici au sens de moindre importance mais, plutôt, au sens d'une vérité à la fois mythique et quotidienne et non aisément médiatisable, installant la première dialectique sociale. L'un des narrateurs du mythe de Maïé, en la personne de BOTE ZEGBI Jean- Marie,  l'a d'ailleurs mentionné, dans la publication du numéro 8 Avril 1981 de la revue Bissa Revue de littérature orale GRTO : « Lorsque tu mets une fille au monde, c'est ton ennemie de guerre, ta propre mère, c'est ton ennemie de guerre, ta propre femme,surtout, c'est ton ennemie de guerre. ». 

Ce qui est intéressant dans le titre que propose Josué GUEBO à son opei, c'est que, en évoquant ''D'un mâle quelconque'', audiblement appréhendé, le public-récepteur penserait à mal ( m-a-l), homophone de mâle ( m-â-l-e) qui est concerné dans le titre ; le premier évoqué, c'est- à-dire, mal (m-a-l) étant plus usuel à la locution que le second mâle ( m-â-le) . Ainsi, Josué GUEBO trahit-il son public par cette symétrie homophonique. En effet, la poésie, art du ludisme lexical et de l'improvisation langagière, est suggestionneuse d'un monde virtuel. A la révélation, cette méprise du poète est loin d'être fortuite. C'est que, fidèlement aux formes fusant de toutes parts dans le texte de GUEBO, le mâle ( m-â-l-e) est, dans l'esprit du poète, coupable de mal( m-a-l) à l'encontre de la gent féminine, second pôle de l'unité dialectique qui détermine l'être masculin.

Bien avant Josué GUEBO, Joachim BOHUI DALI, son aîné de philosophe-poète, s'est intéressé à la question. Son œuvre Maïéto pour ZEKIA  est purement la réécriture du mythe de Maïé, mythe du conflit des sexes. Ce mythe raconte qu'au commencement des temps, hommes et femmes vivaient en deux communautés séparées. Les hommes avaient leur chef, GNALI ZAGO. Les femmes également avaient leur chef, MAÏE TROKPE qu'évoque GUEBO dans le poème  intitulé « Je suis Maïé Trokpé ». C'est que dans la communauté des femmes, vivait un seul mâle du nom de ZOUZOU pour qui toutes les femmes brûlaient d'ardeur et avec qui elles entretenaient des rapports chastes. A cause de ZOUZOU, donc, tous les assauts des hommes pour dompter une femme dans la communauté des femmes foiraient. Jaloux, les hommes assassinèrent ZOUZOU. Ce meurtre fut perçu par les femmes comme un baffouement de leur intégrité. Ulcérée, Maïé, dans la perspective de tirer vengeance, initia ses congénères à la sorcellerie avant de se livrer aux hommes, en offres piégées, toutefois.

A la faveur de notre thèse de doctorat, nous avons étudié l'œuvre de BOHUI DALI, inspirée de ce mythe. Discernant les transpositions artistiques élaborées par le poète, nous avons dégagé deux blocs antagoniques : le bloc GNALI ZAGO-poète-Europe, contre le bloc MAÎE-ZEKIA-Afrique. Et comme JOSUE GUEBO, comme s'il avait lu la thèse, j'ai dit que le bloc de GNALI ZAGO est celui de la tyrannie, du mâle, du mal et de la destruction. Dans son poème « Je suis Maïé Trokpé », on assiste à une brève poétisation  version GUEBO de ce mythe :

 «  T'en souviens-tu

La mort de Zouzou

Le seul

Qui ne voulut

Jamais de mâle

A la femme

 

Le seul

Vois-tu

A l'étreinte

Sans attentes

Souterraines

 

 

            Zouzou

                Mort

        Par- delà les jours

A tuer le temps des satrapes

             Et la sagaie

                Infecte

De Gnali Zagô

         Hélant

A bout de langue

       La vendange

          D'artères

              Chaste

  

 

Le paraphe

De phosphore

Aux ras d'étreintes

          Virginales » ( D'un mâle quelconque, P.62).

 

En définitive, le livre D'un mâle quelconque, texte qui poétise le sursaut d'émancipation de la femme, a une couverture qui interprète le contenu. On y voit une photo du poète, scindée de moitié. Selon les textes religieux dont, notamment, la Bible, l'homme ou l'être masculin, le mâle, est lui-même une moitié de son être. Sa compagne constitue sa seconde moitié. C'est le mystère arithmétique selon lequel 1+1=1. Cette idée est rendue manifeste par la réaction spontanée d'Adam au sortir de son sommeil quand il aperçut Eve fabriquée par Dieu avec l'une de ses côtes : « Cette fois voici celle qui est chair de ma chair et os de mes os ». Cette révélation est corroborée par le verset qui dit que « l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux formeront une seule chair ».

Sur la page de garde, en effet, on voit l'image de l'auteur coupée de moitié, c'est-à-dire, amputée de l'autre moitié de son corps qu'est symboliquement la femme. Tout se passe comme si la révolte de la femme contre l'homme avait diminué ce dernier de moitié. Chacun peut faire l'expérience du désarmement spirituel, moral et psychologique auquel il est en proie en temps de brouille conjugale. Et la poésie, média littéraire de réalités énigmatiques ou d'événements mythiques, se plait bien à ce genre de gymnastique.

 

Le disions-nous tantôt, le conflit qui oppose l'homme à la femme, aussi pernicieux soit-il, est quelconque, banal, comme le stipule le décodage du titre. Et les titres de poèmes qui composent le recueil sont tout aussi quelconques, banals. Ce sont : « J'ai de l'ambition », «  ce soir je me refuse à toi », «  A mon cœur », «  Mais Dieu », « Tu n'auras pour tout père », «  la veux-tu sourde », «  Je l'embouche », «  Aujourd'hui est journée », « Les journées », « En repensant », « Elle aussi », «  Je hais tes sœurs », « Je hais ta mère », « Et s'il le faut », « Et s'il est des festins », « T'avisera-tu à me la jouer », «  Comme nos mères », « Nous sommes », « Je suis », «  Au marché des sens », « Je suis Mahié Trokpé », « Je hais la mâle-liberté », « Hier j'aurais confondu », «  J'irais mordre », « Etait-ce l'un de nos rêves », « Pendant qu'il est », « Pour chacune de nos mères ». Au total, 27 poèmes composent D'un mâle quelconque. On peut remarquer, en entendant ces intitulés, la présence évidente de la fonction émotive marquée par les pronoms personnels ''je'', ''nous'',''mon'', ''nos'' mettant la femme au centre de son propre discours et traduisant ses plaintes, malaises et complaintes exprimées souvent à l'intention de son interlocuteur d'en face, l'Homme, révélé par la forme conative marquée par les pronoms de la deuxième personne ''toi'', ''tu'' ''tes'', ''ta''

 

       Les extraits suivants, issus des deux premiers poèmes cités, à savoir « J'ai de l'ambition » et « Ce soir je me refuse à toi » témoignent de l'atmosphère d'hostilité et de dégoût  entre deux êtres conjoints :

 

        « Et l'ambition

            D'être veuve

           Me rend visite

                     Les soirs

             De mâle quelconque

          Tu pourrais la chasser

  • - D'un seul regard

La commère-

    A regarder

Ma nouvelle

        Coiffe

 

Et tu es absent

De cette absence

        Plus violente

Qu'est ton front » ( j'ai de l'ambition)

 

 

 

Non pas à moi

     Mais à toi

A ma subordination

Obtenue au forceps

D'une guerre jamais livrée

 

 

Je me refuse à moi

     A la loyale

     Te monte au sang

   La foudre

D'une catéchèse

De comptoir » ( Ce soir je me refuse à toi)

 

Cher public, voilà D'un mâle quelconque. C'est de la poésie. Les clefs du texte étant livrés, chacun peut y aller de sa sensibilité, au gré de son éducation, de ses idéologies et de son niveau de culture. On ne saurait lire un texte poétique pour s'informer mais, plutôt, pour s'émouvoir et s'extasier du vertige qu'inspirent les formes. IL s'agit d'une émotion et d'une extase qui enrichissent l'intellect et qui entretiennent l'humanisme. N'ayez donc crainte de ne pas comprendre chaque ligne de l'œuvre comme l'entendrait le poète lui-même. La poésie n'étant pas un texte rationnel, l'on ne saurait pénétrer les subjectivité, intuition et réflexe du son auteur. Il s'agit, en poésie, de ressentir plus que de comprendre. Or, le ressenti est pluriel et la compréhension est unique. Le texte poétique, donc, ressenti pluriellement, s'interprète pluriellement.

 

Cher public,voilà D'un mâle quelconque, appropriez-vous cette œuvre poétique nouvelle qui vient enrichir la bibliographie de la poésie ivoirienne. 

 

 

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