UNE RELECTURE DE « PRIÈRE DE PAIX » DE SENGHOR
Dr. Adou BOUATENIN
Option : Poésie francophone
Côte d’Ivoire
diderplacidus@hotmail.fr
L’œuvre poétique de Senghor mérite que l’on fasse une relecture pour mieux saisir sa portée dans un contexte socio-culturel et politique, et plus actuel. Notre étude s’inscrit dans cette logique. À travers la relecture de « Prière de paix » de Senghor, nous avons vu qu’il s’agit d’une dénonciation dans les relations franco-africaines. Au fait, Senghor dénonce la Françafrique et propose la Francophonie. De ce fait, nous avons estimé que « Prière de paix » est un appel à la Francophonie.
Mots clés : Senghor, Prière de paix, Françafrique, Francophonie, Civilisation de l’Universel.
The poetic work of Senghor deserves that one makes a proofreading for better grasp his effect in a sociocultural and political context, and more actual. Our study enter in this logic. Through the proofreading of “Prière de paix” of Senghor, we saw that it is about a denunciation in the Franco-African relations. In fact, Senghor denounces the Françafrique and proposes the Francophonie. This fact, we estimated that “Prière de paix” is an appeal of the Francophonie.
Keywords : Senghor, Prière de paix, Françafrique, Francophonie, Civilization of the Universal.
Introduction
Le poème de Senghor intitulé « Prière de paix » est sans doute l’un de ses poèmes qui affiche un paradoxe idéologique. On a longtemps considéré ce poème à la fois comme un poème de résignation totale de Senghor à l’égard de la France et comme une prière. Pour dire vrai, c’est un poème qui dit à la fois l’éloge et le blâme, voire la condamnation et le pardon de Senghor à la France. Certains voient « Prière de paix » comme une sorte d’appel à la fraternité. Qu’en est-il exactement de ce poème qui témoigne les sentiments du poète à l’égard de la France, responsable des maux de ses anciennes colonies, dans un contexte socio-culturel et politique ? « Prière de paix », comme toute l’œuvre de Senghor, continue d’être interrogé afin de mieux saisir la quintessence idéologique de celui-ci pour expliquer les réalités relationnelles entre l’Afrique et la France. En fait, deux réalités socio-culturelles et politiques relient la France à ses anciennes colonies : la Françafrique et la Francophonie. Comment ces réalités se lisent à travers « Prière de paix » ? Comment le poème dit la politique en mettant à lumière les différences relations entre l’Afrique et la France ? De ce fait, une (re)lecture de ce poème s’impose afin de mieux mettre à nu sa signifiance (sa signification), puisque « chaque poème a en effet sa spécificité, sa manière de "dire" »[1] La lecture qui prévaut dans cette étude ne veut pas glisser sur la surface lisse du texte, mais elle s’autorise le jeu libre avec les signifiants et l’écoute fine des significations. En effet,
La lecture n’y est plus de l’ordre d’un parcours, ni d’un survol : elle relève d’une insistance, d’une lenteur, d’un vœu, de myopie. Elle fait confiance au détail, au grain du texte. Elle restreint l’espace de son sol, ou comme on dit en tauromachie, de son terrain[2].
La lecture que nous proposons est une sorte de lecture d’inspiration sociologique, elle a pour but la construction de la signification d’un texte du point de vue sociologique et elle constitue un travail d’interprétation qui peut s’inscrire dans la poétique comme instrument d’analyse de texte. Pour notre lecture, nous partirons du postulat que « Prière de paix » expose deux réalités socio-culturelles et politiques : la Francophonie et la Françafrique, pour mettre à nu l’idée que Senghor fait de ces deux réalités afin de ne pas les confondre. Pour ce faire, trois axes de réflexion nous permettront de mener à bien la lecture, à savoir La Françafrique et la Francophonie : convergences et divergences ; « Prière de paix », dénonciation de la Françafrique et « Prière de paix », appel à la Francophonie.
La Françafrique et la Francophonie : convergences et divergences
La Françafrique et la Francophonie sont deux concepts ayant un dénominateur commun : la France. Ces deux concepts traduisent les différents types de relation que veulent tisser les pays, en particulier ceux de l’Afrique, avec la France. Derrière ces deux concepts, ce sont deux hommes d’État qui se livrent une bataille idéologique. Ce sont Félix Houphouët Boigny et Léopold Sédar Senghor. La Françafrique avec Félix Houphouët Boigny, et la Francophonie avec Léopold Sédar Senghor.
La « France-Afrique » est un mot forgé vers 1955 par Félix Houphouët Boigny, nous dit Benoît Beucher[3], pour rappeler ainsi l’existence de liens particuliers entretenus par l’ancienne métropole coloniale avec ses territoires ultramarins. Selon Houphouët Boigny, elle se veut une sorte de communauté de destin entre l’ancienne puissance coloniale (la France) et les États de ses anciennes colonies africaines dans une relation de privilèges.
Pour la première fois, dans l’histoire, des peuples anciennement colonisés ont choisi de renoncer volontairement à l’indépendance totale et d’opter pour la communauté franco-africaine. Édifier la communauté franco-africaine, ce sera gagner le pari du siècle.[4]
Pour Pierre Péan,
Le terme a eu tellement de retentissement qu’il caractérise aujourd’hui, pour les observateurs, des relations entre la France et l’Afrique, tout ce qui s’est déroulé depuis les indépendances, c’est-à-dire depuis les années 1960, jusqu’à la période actuelle.[5]
Ainsi le mot « France-Afrique » s’est vu contracté pour devenir « Françafrique ». Il est utilisé par les opposants au néocolonialisme et aux relations obscures économico-politiques qu’entretient la France avec ses anciennes colonies d’Afrique. La contraction du mot est due par François Xavier Verschave, Jean Carbone et l’Association Survie en 1994. Pour eux, la Françafrique est un organisme créé au niveau du pouvoir français de manière secrète, hors de la politique officielle de la France, pour piller les richesses de l’Afrique au travers les coups d’État, le détournement de fonds, les complots et les financements illégaux des partis politiques ou des groupes rebelles. Autrement dit, la Françafrique est vue comme un système permettant à la France de préserver ses intérêts énergétiques et d’assumer son rôle de gendarme de l’Afrique. Ce qui signifie qu’elle accorde l’indépendance ainsi que la liberté et l’autonomie à tous les niveaux aux africains sans l’accorder, mais elle garde et maintient tous les profits colossaux des colonies pour garantir sa richesses. La Françafrique n’est rien d’autre que le moyen trouvé par la France au lendemain de la seconde guerre mondiale pour rester une puissance mondiale et pour préserver son influence et son prestige au niveau international. Jacques Foccart et Charles de Gaulle furent les premiers artisans de ce concept de pillage de l’Afrique duquel les chefs d’États africains sont complices, selon les opposants au néocolonialisme.
La conception senghorienne de la Francophonie est tout à fait similaire à celle de Félix Houphouët Boigny concernant la Françafrique. Chez Senghor, la Francophonie désigne également une sorte de communauté de destin entre la France et les pays ayant en commun ou en partage la langue française. C’est une communauté fraternelle et égalitaire, une complémentarité dans la relation des pays où la langue française est employée comme outil de communication. C’est ce que nous retenons de la définition senghorienne de la Francophonie :
La Francophonie, c’est cet Humanisme intégral qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des ‘’ énergies dormantes’’ de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à la chaleur complémentaire[6].
La Francophonie, cet Humanisme intégral, cette communauté de destin, présentée par Senghor, est une vision de faire la promotion et la diffusion des cultures, et d’améliorer la coopération culturelle et technique entre les pays par le biais de la langue française. En fait, elle est née dans le contexte de la décolonisation et des jeunes nations indépendantes. Elle se veut donc le lien entre ces jeunes nations indépendantes et la France dans une relation participative et fraternelle, voire une complémentarité dans les relations. Se voulant également l’expression de deux humanismes, c’est-à-dire de la Francité et de la Négritude, elle est librement acceptée par tous et de tous, nous affirme Dominique Wolton :
La Francophonie est une somme de liens tissés entre différents peuples, librement acceptés par tous, même si pour certains à l’origine, la langue qui les réunit désormais découle d’une colonisation ou de la mise en place d’un protectorat[7].
À vrai dire, ce type de relation n’était pas accepté de tous, et en particulier par le général de Gaulle, pour la simple raison qu’il voulut se défendre contre les accusations de néocolonialisme et d’impérialisme français culturel et linguistique. Claude Morin en dit davantage :
Sous de Gaulle comme par la suite, la France a d’ailleurs longtemps nourri des réticences sérieuses envers le projet francophone, précisément parce qu’elle pressentait fort bien que d’aucuns y verraient poindre Dieu sait quelle tentative d’impérialisme culturel.[8]
Ces deux concepts ont des convergences et des divergences. En effet, ils sont nés après la deuxième guerre mondiale. Houphouët et Senghor cherchaient quelque chose qui succèderait à l’Union Française (fondée en 1946) et à la Communauté française (fondée en 1958) qui perdaient leur substantialité. C’est ainsi qu’Houphouët proposa la France-Afrique (Françafrique) et Senghor la Francophonie. En plus, le général de Gaulle, ne voulant pas tout perdre des pays africains qui manifestaient leur aspiration à l’indépendance, était favorable pour une relation qui permettrait à la France de garder la haute main non seulement sur la monnaie ainsi que les biens et services rentables[9] sans être taxée de néocolonialiste. Avec la Françafrique, Charles de Gaulle promet aux africains des privilèges tels que les accords de défense, les aides au développement, le maintien au pouvoir des chefs d’État, et il était à l’abri de tout soupçon. Cependant, avec la Francophonie, les pays africains et la France perdent les privilèges et les faveurs des uns et des autres, parce qu’il s’agit d’une relation égalitaire et fraternelle, voire une relation équitable dans la répartition des biens.
La Françafrique est l’ensemble des relations, des mécanismes politiques, économiques, militaires et culturels de la France avec l’Afrique, tandis que la Francophonie est la relation de libre-échange qui possède un volet économique, politique et culturel. Ce qui la différencie de la Françafrique, c’est qu’elle n’a pas un volet militaire ; elle est officielle et reconnue sur l’échiquier international. La Françafrique est officieuse. La principale raison de l’existence de la Francophonie est la valorisation de la langue française, tandis que la Françafrique existe parce que la France veut demeurer une puissance économique en biaisant ses anciennes colonies. C’est cette relation obscure entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique que Senghor dénonce dans « Prière de paix ».
« Prière de paix », dénonciation de la Françafrique
Que représente la Françafrique chez Senghor ? Cette question est le postulat de notre réflexion dans ce point. La Françafrique est pour Senghor cette France qui a sur son visage « ce masque de petitesse et de haine »[10], qui oublie qu’elle a fait « des hommes libres égaux fraternels »[11]. Mieux, la Françafrique est « la France qui n’est pas la France »[12], puisqu’elle est malhonnête, obscure dans ses relations avec l’Afrique. Cette Françafrique se lit dans l’extrait ci-dessous :
Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie
droite et chemine par les sentiers obliques
Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain
qui me donne de la main droite et de la main gauche
enlève la moitié.
Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occu-
pants et m’impose l’occupation si gravement.[13]
De cet extrait, nous pouvons affirmer que la Françafrique pour Senghor, c’est la France qui dit bien la voie droite à suivre et chemine par les sentiers obliques, tortueux. Celle-ci donne de la main droite aux yeux de tout le monde et de la main gauche enlève en cachette la moitié, voire tout, de ce qu’elle a donné. Elle hait les occupants mais impose l’occupation aux nations africaines sous prétexte d’un accord militaire (la présence de son armée sur le sol africain). Elle punit également ceux qui veulent lui ressembler. Elle a fait les Askia des maquisards, elle a déporté les docteurs, les maîtres-de-sciences de l’Afrique vers on ne sait où. C’est la France qui a traité les résistants africains de bandits et les a fait prisonniers à la cour pénale internationale (CPI). En d’autres mots, la Françafrique, c’est la France hypocrite qui fait de l’hypocrisie son art politiquement parlant. C’est la raison pour laquelle, il (Senghor) implore le Seigneur afin que celui-ci pardonne la France de ses crimes odieux commis « depuis septante année »[14] . De ce type de relation entre la France et l’Afrique, certains dirigeants africains ont été complices, voire des fervents défenseurs des intérêts français, des serviteurs accrédités, dans le but de se maintenir au pouvoir. Ce sont eux que Senghor appelle traitres et imbéciles dans « Prière de paix » : « Mais, il faut qu’il ait des traitres et des imbéciles »[15]. Cependant, l’attitude de Senghor à l’égard de la France lui a valu des injures, des accusations et de l’incompréhension à tel point de le considérer comme étant à la solde de la France néocolonialiste. Pourtant, il n’était point un zélateur de la France hypocrite comme bon nombre de chefs d’État africains. François Gaulme nous donne plus de détails :
À vrai dire, de telles accusations, qu’elles soient justifiées ou non, montrent bien que Léopold Sédar Senghor, tout en jouant durablement un rôle déterminant dans l’évolution des relations franco-africaines, avant comme après les indépendances, ne s’est jamais trouvé cependant au cœur du nœud de scandales que l’on a nommé la « Françafrique »[16].
Au contraire, il a toujours dénoncé les travers de la France. Et, dans la dénonciation de la Françafrique, dans le poème « Prière de paix », il fait un rappel historique, celui de la traite négrière :
Car il faut que Tu oublies ceux qui ont exporté
dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs
navires
Qui en ont supprimé deux cents millions.[17]
Ce rappel vient à point nommé montrer qu’il n’a jamais existé une relation égalitaire entre la France et l’Afrique. Au contraire, elle a toujours été une relation entre dominé et dominant. Dans cette relation, l’Afrique a été sacrifiée, et Senghor de dire « crucifiée » au moins deux fois : « l’Afrique crucifiée », « mon Afrique crucifiée ». Cette répétition montre à quel point la relation française avec l’Afrique est meurtrière. C’est dans cette logique que s’inscrit Séraphin Prao Yao, lorsqu’il dit « [la] Françafrique tue le continent africain en silence sans qu’aucune puissance en parle. »[18] Selon Senghor, si l’Afrique accepte ce type de relation avec la France, elle verra « le sang de [ses] frères [rougit] de nouveaux »[19], et elle se verra également piller de ses richesses, parce que, dans ce type de relation, elle accepte donc de livrer ses « pays aux Grands-Concessionnaires »[20] français. Pis, elle deviendra « un grand cimetière sous le soleil blanc »[21] de la France.
Senghor, connaissant bien la France et sa politique, fut contre la politique africaine de la France, mais était favorable à une relation avec la France en partenaires égaux. Il prévoyait un autre type de relation entre la France et l’Afrique : cette relation était une sorte de participation individuelle de chaque nation à l’édifice de la Civilisation de l’Universel, qu’il nomme plus tard la Francophonie. C’est pourquoi, il a tenté vainement, pouvons-nous dire ainsi, d’agir contre ce qu’il appela la balkanisation du continent africain. En opposition à la Françafrique, il proposa donc la Francophonie, une nouvelle relation avec la France. C’est en ce sens que « Prière de paix » est un appel à la Francophonie.
« Prière de paix », appel à la Francophonie
Au lieu de la Françafrique qui lie l’Afrique par le nombril à la France[22], Léopold Sédar Senghor envisage un autre type de lien qui se tisse dans une sorte de communauté de fraternité et d’égalité, dans laquelle il voulait « […] tous les hommes frères »[23]. Avec cette communauté, l’Afrique ne se soumet plus à la France, elle sera celle « qui rompt ses liens [et] qui fait front à la meute boulimique des puissants et des tortionnaires »[24]. Dans la même ligne de réflexion que Senghor, André Malraux dit que
Seule la culture francophone ne propose pas à l’Afrique de se soumettre à l’Occident en y perdant son âme, pour elle seule, la vieille Afrique de la sculpture et de la danse n’est pas une préhistoire ; elle seule lui propose d’entrer dans le monde moderne en lui intégrant les plus hautes valeurs africaines.[25]
Dès lors, une question peut être posée, celle de savoir comment cette communauté est appréhendée dans « Prière de paix ». La pensée primordiale de Senghor, marquant toute son existence, faut-il le rappeler, a toujours été d’unir les peuples de diverses cultures dans une sorte de communauté fraternelle pour une civilisation panhumaine. Cette vision d’unité des peuples et de communauté se lit aisément dans « Prière de paix » :
Ô bénis ce peuple qui rompt ses liens, bénis ce peuple
aux abois qui fait front à la meute boulimique des
puissants et des tortionnaires.
Et avec lui tous les peuples d’Europe, tous les peuples
d’Asie, tous les peuples d’Afrique et tous les peuples
d’Amérique
Qui suent sang et souffrances. Et au milieu de ces
Millions de vagues, vois les têtes houleuses de mon
peuple
Et donne à leurs mains chaudes qu’elles enlacent la
Terre d’une ceinture de mains fraternelles
DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX.[26]
On pourrait dire de cet extrait ci-dessus qu’il témoigne non seulement du refus de Senghor de toute politique d’assimilation, de domination, voire de paternalisme, mais également l’acceptation de celui-ci d’une politique d’association fondée sur la fraternité, sur le rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle, sur la contribution de chaque peuple et race pour une nouvelle alliance. Cette nouvelle alliance symbolisée par « L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX » qui, dans la tradition biblique, est la matérialisation de l’alliance[27] entre Dieu et le peuple. L’arc-en-ciel symbolise alors la nouvelle alliance de la diversité culturelle chez Senghor. Cette nouvelle alliance serait donc la Francophonie, puisqu’elle est une communauté fondée sur l’espoir d’une fraternité, d’une symbiose d’énergies dormantes, dans le respect mutuel et le dialogue des cultures afin de faire participer les peuples à la Civilisation de l’Universel. L’aspect universel se lit à travers la répétition « tous les peuples », tandis que l’aspect participatif et fraternel s’appréhende lorsqu’il dit « […] elles enlacent la Terre d’une ceinture de mains fraternelles ». En fait, l’acceptation d’une telle relation est une manière de fraterniser le monde. En conviant ainsi l’Afrique et la France à adhérer à sa communauté linguistique et culturelle, Senghor exprime la spécificité d’une civilisation panhumaine :
Il a ouvert mon cœur à la connaissance du monde, me
montrant l’arc-en-ciel des visages neufs de mes
frères
Je vous salue mes frères : toi Mohamed Ben Abdallah
toi Razafymahatratra, et puis toi là-bas Pham-Manh-
Tuong, vous des mers pacifiques et vous des forêts
enchantées.
Je vous salue tous d’un cœur catholique.[28]
Dans cet extrait (ci-dessus), la fraternité qu’il prône apparaît comme étant l’unité retrouvée entre les peuples, comme étant le socle même de la communauté, de la relation voulue entre la France et l’Afrique, l’Asie, le Madagascar, etc.. Cette communauté est le symbole d’une unité scellée entre les peuples « qui suent sang et souffrances », et ayant en commun et en partage la langue française, après le déluge des difficultés telles que l’esclavage et la colonisation. « Prière de paix » traduit donc les aspirations de Senghor de voir une assemblée de tous les peuples de la terre entretenir une relation fraternelle et égalitaire, et de paix, comme il l’a si bien exposé dans « Chaka » :
Je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous
l’oppression
De fraternité sans égalité. J’ai voulu tous les hommes
frères.[29]
« Prière de paix » se présente alors comme un appel à bâtir une communauté avec la France qui se veut une fraternité entre chaque peuple. Cette communauté n’est pas différente de la Francophonie proposée par Senghor. C’est pourquoi, nous estimons que « Prière de paix » est un appel à la Francophonie. C’est donc par des colloques, par des articles, des réunions, en un mot, par des luttes acharnées que Senghor arrive à faire adopter le projet de communauté avec la France qui se veut contribution à la Civilisation de l’Universel.[30] D’ailleurs, la Civilisation de l’Universel est aussi chez lui la Francophonie : «Il s'agit donc de […] cette civilisation de symbiose, cette civilisation de l'universel qu'est la Francophonie. »[31]. La communauté voulue par Senghor dans « Prière de paix » est donc la Francophonie.
Conclusion
La lecture de « Prière de paix » de Senghor nous a permis de savoir qu’il s’agit chez lui de dénoncer la Françafrique pour prôner la Francophonie. Au fait, il récuse toute relation de coercition, d’asservissement de l’Afrique par la France, pour défendre une relation égalitaire et fraternelle tant au niveau socio-culturel qu’au niveau politique. La relation que veut la France avec l’Afrique, selon Senghor, est une relation de supériorité, de dominé-dominant, de maître-esclave. Cette relation biaise l’Afrique. Celle-ci sera toujours crucifiée pour l’intérêt de la France qui cherche voies et moyens pour maintenir sa domination. Ce type de relation dans « Prière de paix », nous l’avons appelé Françafrique. La relation qui sied donc à la fois à l’Afrique et à la France est la Francophonie, puisqu’elle se veut égalité, fraternité, liberté. « Prière de paix » serait, par conséquent, un appel à la Francophonie, symbole du rassemblement des peuples opprimés manifestant leur liberté et voulant une relation fraternelle et égalitaire avec la France pour la construction d’une civilisation panhumaine. Mieux, ce poème est l’expression de la foi inébranlable de Senghor en l’avènement inéluctable de la Civilisation de l’Universel dont la dimension spirituelle et universelle est la Francophonie. La dimension religieuse de ce poème est indéniable. En fait, par une prière, Senghor présente son projet universel : la Francophonie, faisant de ce poème un appel à participer à ce projet, adressé à toutes les races et à tous les continents.
Bibliographie
BEUCHER, Benoît, La Françafrique : entre mythe et réalité, disponible sur
https://www.dipot.ulb.ac.be/dspace/bitsream/2013/159302/1/LaFrancafrique.pdf
(Consulté le 29/12/2019)
BOUATENIN, Adou, La poétique de la Francophonie, Allemagne, Éditions Universitaires Européenne, 2015
DESSONS, Gérard, Introduction à l’analyse du poème, Paris, Armand Colin, 2005
GAULME, François, « Senghor. Politique et penseur entre deux mondes », Études 2002/7 (Tome 397), 2002
GLASER, Antoine et STETA, A., « De la Françafrique à l’Africafrance », Revue des deux mondes¸ 2014
HOUPHOUËT-BOIGNY, Félix, 3e congrès international du RDA, Bamako, 1957
« La Françafrique, ce système politique qui perdure », disponible sur https://www.ritimo.org/La-Francafrique-ce-systeme-politique-qui-perdure
(Consulté le 29/12/2019)
MAKOLO, M., B., « Littérature et politique : Lecture rhétorique de Prière de paix de Léopold Sédar Senghor », in : Congo-Afrique, 40e an., n°344; 2000
MALRAUX, André, Discours prononcé à la conférence des pays francophones, Niamey, 14 février 1969 (extrait)
MISUZU, Toba, « La pensée culturelle de Senghor : la symbiose des langues et des cultures », in Revue japonaise de didactique du français, vol.4, n°2, Études françaises et francophones, 2009
MORIN, Claude, « Jean-Marc Léger, la Francophonie : grand dessein, grande ambiguïté », Recherches sociographies, vol.29, n°2-3, 1988
PÉAN, Pierre, « France-Afrique, Françafrique, France à fric ? », Revue internationale et stratégique, 2012/1 (n°85)
PIGEAUD, F., SYLLA, N., 2018, L’arme invisible de la françafrique, une histoire du franc CFA, Paris, La Decouverte, 2018, 192 p.
« Qu’est-ce que la Françafrique », disponible sur https://www.negronews.fr/culture-quest-ce-que-la-francafrique/
(Consulté le 29/12/2019)
RICHARD, Jean-Pierre, Microlecture, Paris, Seuil, 1979
SENGHOR, Léopold, Sédar, « Le français, langues de culture », in Le français, langue vivante, Esprit, n°311, 1962
SENGHOR, Léopold, Sédar, Œuvre poétique, Paris, Éditions du Seuil, Points, 1990
SENGHOR, Léopold, Sédar, 1986, « colloque des cent, 15 février 1986, l’Arbre à palabre des francophones », Dossiers thématiques, la francophonie, 35 ans après, 1986
VERSCHAVE, François-Xavier, La Françafrique. Le plus long scandale de la République, [1998], Paris, Stock, 2003.
VERSCHAVE François-Xavier et HAUSER, P., 2004, Au mépris des peuples : Le Néocolonialisme franco-africain, Paris, Éditions LA Fabrique, 2014
VRANČIĆ, Frano, 2015, « L’universalisme de la négritude et la catholicité dans Hosties noires de Léopold Sédar Senghor », Studia Litteraria Universitatis Lagelloniae Cracoviensis 10, z. 1, 2015
WOLTON Dominique, « L’identité francophone dans la mondialisation », Cellule de réflexion stratégique de la Francophonie (CRSF), (collaboration avec Cathérine Mandigon et Aurélien Yannic), 2008
YAO, Séraphin, Prao, Françafrique : histoire d’une nébuleuse qui tue l’Afrique,disponible sur https://www.ladepeched.abidjan.info/FRANCAFRIQUE-HISTOIRE-D-UNE-NEBULEUSE-QUI-TUE-L-AFRIQUE_a1484.html
(Consulté le 29/12/2019),
[1] Gérard Desson, Introduction à l’analyse du poème, Paris, Armand Colin, 2005, p. 29
[2] Richard Jean-Pierre, Microlecture, Paris, Seuil, 1979, p. 10
[3] Benoît Beucher, La Françafrique : entre mythe et réalité, disponible sur
https://www.dipot.ulb.ac.be/dspace/bitsream/2013/159302/1/LaFrancafrique.pdf
[4] Félix Houphouët BOIGNY, 3e congrès international du RDA, Bamako, 1957
[5] Pierre Péan, « France-Afrique, Françafrique, France à fric », Revue internationale et stratégique, 2012/1 (n°85), p. 117
[6] Léopold Sédar Senghor, « Le Français, langue de culture », in Le français, langue vivante, Esprit, n°311, p. 844
[7] Dominique Wolton, « L’identité francophone dans la mondialisation », Cellule de réflexion stratégique de la Francophonie (CRSF), (collaboration avec Cathérine Mandigon et Aurélien Yannic), p. 22
[8] Claude Morin, « Jean-Marc Léger, la Francophonie : grand dessein, grande ambiguïté », Recherches sociologiques, vol. 29, n°2-3, 1988, p. 473-474
[9] Toba Misuzu, « La pensée culturelle de Senghor : la symbiose des langues et des cultures », in Revue japonaise de didactique du français, Études françaises et francophones, vol.4, n° 2, p. 110
[10] Léopold Sédar Senghor, « Prière de paix », Œuvre poétique, Paris, Éditions de Seuil, Points, 1990, p. 99
[11] Idem.
[12] Ibid.
[13] Ibidem., p. 98
[14] Ib., p. 96
[15] Ib., p. 100
[16] François Gaulme, « Senghor. Politique et penseur entre deux mondes », Études 2002/7 (Tome397), pp. 13-14
[17] Léopold Sédar Senghor, « Prière de paix », op. cit., p. 98
[18] Séraphin Prao Yao, Françafrique : histoire d’une nébuleuse qui tue l’Afrique, disponible sur https://www.ladepeched.abidjan.info/FRANCAFRIQUE-HISTOIRE-D-UNE-NEBULEUSE-QUI-TUE-L-AFRIQUE_a1484.html
[19] Léopold Sédar Senghor, « Prière de paix », op. cit., p. 96
[20] Idem., p. 99
[21] Ibid.
[22] Cf. Léopold Sédar Senghor, « Prière aux masques », idem., p. 25
[23] Cf. Léopold Sédar Senghor, « Chaka », Ibid., p. 129
[24] Léopold Sédar Senghor, « Prière de paix », ibidem., p. 98
[25] André Malraux, Discours prononcé à la conférence des pays francophones, Niamey, 14 février 1969 (extrait)
[26] Léopold Sédar Senghor, « Prière de paix », op. cit., p. 100
[27] Frano Vrančić, « L’universalisme de la négritude et la catholicité dans Hosties noire de Léopold Sédar Senghor », Studia Litteraria Universitatis Lagelloniae Cracoviensis 10, z. 1, 2005, p. 60
[28] Léopold Sédar Senghor, « Prière de paix », op. cit., p. 99
[29] Cf. Léopold Sédar Senghor, « Chaka », op. cit., p.129
[30] Adou Bouatenin, La poétique de la Francophonie, Allemagne, Éditions Universitaires Européennes, 2015, p. 78
[31] Léopold Sédar SENGHOR, « colloque des cent, 15 février 1986, l’Arbre à palabre des francophones », Dossiers thématiques, la francophonie, 35 ans après, p. 329