LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR ET LA QUÊTE D’UNE IDENTITÉ RHIZOMIQUE
Adou BOUATENIN
Université Félix-Houphouët Boigny
Assistant Lettres moderne
Poésie Francophone
diderplacidus@yahoo.fr
Au-delà du métissage culturel prôné par Léopold Sédar Senghor, il y a le métissage biologique. Ce métissage est le substrat de l’identité chez celui-ci, et cela est en filigrane dans l’ensemble de ses œuvres poétiques. Pour répondre à la problématique identitaire, il évoque la thèse stipulant que le sang est le baromètre identitaire. Par la psychocritique, nous avons mis au jour l’identité rhizomique de Senghor, une identité qui s’appréhende à travers le postulat du sang portugais et du sang mêlé justifiant ainsi son concept de métissage biologique. Ce métissage est pour Senghor une richesse pour l’humanité.
Mots clés : Léopold Sédar Senghor, Identité rhizomique, Métissage biologique, le sang, réseau associatif
Beyond the cultural interbreeding advocated by Léopold Sédar Senghor, there is biological interbreeding. This interbreeding is the substrate of his identity, and this is implicit in all of his poetic works. To answer the identity problem, he evokes the thesis stipulating that blood is the barometer of identity. Through psychocriticism, we have brought to light the rhizomic identity of Senghor, an identity that is apprehended through the postulate of Portuguese blood and mixed blood, thus justifying his concept of biological interbreeding. This interbreeding is for Senghor a wealth for humanity.
Keywords: Léopold Sédar Senghor, Rhizomic identity, Biological crossbreeding, blood, associative network
Introduction
La poésie est une expression de la quête identitaire. En effet, les poèmes sont lieu de réflexion et de questionnement identitaire pour le poète, évidemment de son affirmation identitaire dans la dialectique de l’altérité. La poésie,
l’expression de la quête identitaire, s’édifie sur une perpétuelle hésitation (qui est à la fois tension) entre l’extérieur et l’intérieur, le parcours et le repli, l’absence et la présence, le réel et l’illusion, le départ et le retour, le lieu d’origine et le lieu d’exil, le fermé et l’ouvert, l’immobilité et le mouvement, le proche et le lointain, la parole et le silence, le moi et l’autre, moi qui souvent se superpose à un nous (Foşalău, 2009 : 276).
Autrement dit, le poète se met à découvert dans sa poésie, et son écriture est porteuse d’une identité multiple. Chaque individu, ayant en lui un vide existentialiste, doit combler ce vide à sa manière (Hayman, 1961 : 13). Tel est le cas du poète avec sa poésie. La poésie devient ainsi une construction inconsciente de l’identité, traduisant "un moi" qui sans cesse cherche à se définir, à mettre en évidence « des contenus de représentations de ce que l’on est, de ce que l’on devrait être et de ce que l’on voudrait être, dans la durée, l’espace et les diverses circonstances de la vie sociale » (Vinsonneau, 2002 : 4) afin de combler le néant qu’il porte en lui. Affirmer alors son identité n’est point constant ni fixe, cela semble vouloir dire rechercher une légitimité dans et par ses racines, dans et par sa généalogie ou sa filiation (Placet-Kouassi, 2003 : 2). La poésie devient alors l’instrument de légitimation de l’identité plurielle. René Gnaléga laisse entendre, à ce propos, que « [l]e vrai poète est sans cesse en quête de lui-même, de ses origines » (Gnaléga, 2018 : 137). Léopold Sédar Senghor ne déroge pas à cette logique. La notion d’identité est une problématique dans sa poésie. Ne se demandait-il pas
Ne suis-je pas fils de Dyogoye ? Je dis bien le Lion
affamé. (Senghor, 1990 : 201) ?
Cet extrait de « Chant de l’initié » révèle que la quête identitaire (la recherche de ce qu’il est) est au centre même des préoccupations de Léopold Sédar Senghor et de sa poésie. Il en a fait un thème majeur de sa poésie. De sa quête, il découvre que son père est, à la fois, Sérère et Malinké, que sa mère est Sérère et Peule, et qu’il avait « probablement une goutte de sang portugais ». À cet effet, il dit :
Pour moi, c’est tout aussi complexe. Encore que je sois, culturellement enraciné dans la sérénité, mon père, sérère, était de lointaine origine malinké avec un nom et probablement une goutte de sang portugais, tandis que ma mère, sérère, était d’origine peule (Senghor 370).
Cette découverte montre bien qu’il a une identité sérère, malinké, peule et portugaise. De ce fait, Senghor se trouve « au croisement de trois ethnies africaines » (Senghor 369-370) et d’une européenne. Il s’agit bien d’une identité rhizomique (d’une identité-rhizome), dans le cas de Léopold Sédar Senghor. Qu’est-ce qu’une identité rhizomique ? Et comment Senghor l’exprime dans sa poésie ?
La poésie senghorienne exprime l’état d’un sujet « je » qui prend conscience qu’il est écartelé entre l’appel de l’Afrique et l’appel de l’Europe, qu’il est lui-même carrefour de plusieurs cultures et identités. Le problème qui se pose est celui de la justification de ce que ce « je » est au juste. Autrement dit, le problème est de dire comment il conçoit sa propre identité ou explique son identité rhizomique. Parler d’une quête identitaire rhizomique, chez Senghor, revient à montrer qu’il va à la recherche de ses multiples racines identitaires pour justifier son identité métisse, car « […] la quête identitaire touche aux racines de l’être puisqu’elle va donner une place particulière aux liens de sang » (Gnaléga, 2013 : 91). En fait, Senghor trouve des explications non seulement dans sa propre famille, mais également ailleurs, c’est-à-dire chez l’autre, par le biais du sang. Cet article, à travers la psychocritique , nous permet de mieux appréhender la thèse de l’ancêtre portugais et celle des sangs mêlés pour mieux mettre en évidence l’identité rhizomique de Senghor.
1- L’identité rhizomique, un aperçu définitionnel
Au lieu d’une racine principale donnant naissance à des racines secondaires, le rhizome, quant à lui, est un ensemble de petites racines sans racine principale qui se créent juste sous la surface de la terre. Appliqué au concept de l’identité, l’on admet une identité multiple, révélée par Deleuze et Guattari, à travers leur ouvrage Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2 , que Glissant explicite mieux en l’opposant à l’identité-racine dans Introduction à une Poétique du Divers. Pour Deleuze et Guattari, « un rhizome comme tige souterraine se distingue absolument des racines et radicelles. […] Le rhizome en lui-même a des formes très diverses, depuis son extension superficielle ramifiée en tous sens jusqu’à ses concrétions en bulbes et tubercules » (Deleuze et al., 1980 : 13), et fonctionne en principe de connexion et d’hétérogénéité, de multiplicité, de rupture asignifiante, et de cartographie et de décalcomanie. Le rhizome est une extension biologique d’une plante vivace. Ce n’est pas une racine ; il ne cherche pas à descendre profondément dans la terre, il n’y a pas de verticalité. Il est composé de lignes qui s’étendent horizontalement, et chaque ligne a sa propre vue et sa propre indépendance, mais reliées les unes aux autres. Les lignes se propagent par multiplication et par déterritorialisation. En d’autres mots, le rhizome possède des formes multiples qu’on ne peut pas réduire à la racine principale et à l’arbre. Il a plusieurs racines indépendantes qui s’étendent dans toutes les directions. Ainsi, le rhizome est hétérogène, parce que composé d’éléments autonomes et différenciés les uns des autres.
Édouard Glissant va alors appliquer ce concept à l’identité. En fait, il emprunte le concept de rhizome à Gilles Deleuze et Félix Guattari pour qualifier sa conception d’une identité plurielle qui s’oppose à l’identité unique. À ce propos, il affirme :
Quand j’ai abordé la question [de l’identité], je suis parti de la distinction opérée par Deleuze et Guattari entre la notion de racine unique et la notion de rhizome. Deleuze et Guattari, dans un des chapitres de Mille Plateaux (qui a été publié d’abord en petit volume sous le titre le Rhizome), soulignant cette différence. Ils établissent du point de vue du fonctionnement de la pensée, la pensée de la racine et la pensée du rhizome. La racine unique est celle qui s’étend à la rencontre d’autres racines. J’ai appliqué cette image au principe d’identité (Glissant, 1996 : 60).
Par opposition au modèle des cultures ataviques, la figure du rhizome, chez Glissant, place l’identité en capacité d’élaboration des cultures composites, par la mise en réseau des apports extérieurs. L’identité rhizomique, chez Glissant, échappe à toutes les catégorisations, et prend différentes formes, elle est mobile, hétérogène, multiplicité. Elle est un modèle de circulation, d’interaction et de fusion. Elle n’est pas contraire à l’enracinement ni au refus de la racine-lieu-origine, mais opposition à l’exclusivité de cette racine. Alors, comment cela se manifeste chez Léopold Sédar Senghor ?
2- L’identité rhizomique : la thèse de l’ancêtre portugais
L’ancêtre est celui ou celle de qui l’on descend par son père ou par sa mère. Lorsque Senghor parle de l’ancêtre portugais, il insinue qu’il est descendant d’un portugais de par son père. Ce qui signifie qu’il a une origine portugaise, voire occidentale. Comment cela est-il possible ? N’est-il pas le fils d’un traitant ? Son père n’est-il pas Dyogoye ? Avant d’interroger ses textes poétiques, nous nous permettons de citer longuement Bernard Magnier qui nous donne une tentative de réponses à nos différentes questions susmentionnées.
LÉOPOLD, prénom chrétien qui fut aussi celui du roi des Belges, alors « propriétaire » du Congo, et qui trouva sa racine avec le mot « lion », tout comme Diogoye, le nom porté par son père ; SÉDAR, prénom sérère qui marque l’ancrage dans l’univers culturel de ses parents eux-mêmes métis (« Culturellement enraciné dans la sérénité, mon père, sérère, était de lointaine origine malinké, tandis que ma mère, sérère était d’origine peule ») ; et enfin SENGHOR, « un nom et probablement, une goutte de sang portugais », une déformation du mot « senhor », « maître » ou « monsieur », comme l’on voudra… Ainsi déjà, par son nom, Léopold Sédar Senghor est métis, Senghor est multiple. Il ne convient donc pas de réduire à une seule image celui qui n’a cessé d’être perçu comme trop africain pour le continent européen, trop occidental pour ses compatriotes (Magnier, 2006 : 105).
Selon Bernard Magnier, Léopold Sédar Senghor, par son nom, se révèle avoir plusieurs identités ou plusieurs origines. Par son nom, Senghor se présente, également, comme métis. Cependant, si Senghor est convaincu qu’il a un ancêtre portugais, c’est qu’il est d’une assurance qu’il a des ancêtres qui viennent de la Haute Guinée Portugaise (actuelle Guinée Bissau). Son nom « Senghor » qu’il tient de son père, dérivé d’un mot portugais, aurait une origine en Haute Guinée Portugaise, porté soit par un aïeul, soit par un pur Portugais. Si cela s’avérerait, ce qui signifie qu’il a évidemment un ancêtre, soit Africain qui a pris un nom portugais, soit Portugais de souche.
Pour confirmer ces hypothèses, passons à la superposition de ses poèmes, tels que « Le message », « Le totem », « Que m’accompagnent koras et balafong » (Chants d’ombre) et « Prière des Tirailleurs sénégalais » (Hosties noires).
(Le message)
Le Prince a répondu. Voici l’empreinte exacte de son discours
« Enfants à tête courte, que vous ont chanté les koras ?
« Vous déclinez la rose, m’a-t-on dit, et vos Ancêtres les
Gaulois. (Senghhor 20)
(Le totem)
Il me faut le cacher au plus intime de mes veines
L’Ancêtre à la peau d’orage sillonnée d’éclairs et de foudre
Mon animal gardien, il me faut le cacher
Que je ne rompe le barrage des scandales. (Senghor 26)
(Que m’accompagnent koras et balafong)
Mais je vous laisse Pharaon qui m’assis à sa droit et mon
arrière-grand-père aux oreilles rouges. (Senghor 37)
(Prière aux Tirailleurs sénégalais)
« Sur la terre que chantèrent en l’étape perdue de mémoire
nos ancêtres océaniens
La béatitude bleue méditerranéenne. » (Senghor 74)
La superposition de ces extraits nous donne le réseau associatif suivant :
- Ancêtre occidental (Blanc) : vos Ancêtres les Gaulois, l’Ancêtre à la peau d’orage sillonnée d’éclairs et de foudre, mon animal gardien, mon arrière-grand-père aux oreilles rouges, nos ancêtres océaniens.
Par ce réseau, nous voyons que la quête identitaire conduit Senghor en d’autres lieux. Il cherche ses origines dans d’autres continents. Il se rend ainsi en France (Ancêtre Gaulois…), en Océanie (Ancêtres océaniens…). Cela suppose que ses origines sont soit européennes soit océaniennes. Ce qui laisse croire que les ancêtres en question ne sont pas de la race noire, mais, plutôt de la race blanche ou métisse. Senghor estime que son ancêtre a des oreilles rouges et une peau d’orage sillonnée d’éclairs et de foudre. Il y a une dose d’incertitude à telle enseigne qu’il refuse de propager la bonne nouvelle : « Il me faut le cacher au plus intime de mes veines ». Il décide de poursuivre sa quête identitaire afin de mieux appréhender celui dont il prétend être descendant.
Cette quête identitaire l’emmène en Afrique primitif. En Afrique, il fit une découverte, qui bouleversa toute sa vie : l’origine de son nom « Senghor », et en même temps de son « identité primordiale » (Senghor 257). Notre seconde superposition permet de mieux expliciter la découverte de Senghor. Il s’agit de « Élégie/Élégie de minuit », « Élégie des Saudades » (Nocturnes), « Sur la plage bercé », « À quoi comment » et « Ta lettre ma lettre » (Lettres d’hivernage). De cette seconde superposition, plusieurs réseaux associatifs se dégagent. Ce sont entre autre :
- Le lien de sang : la goutte de sang portugais, goutte de sang, mon sang, mon sang portugais, ta goutte de sang ibérique…
- Le lien avec le Portugal : le phare portugais, tendresse portugaise, le nez du cousin portugais, le cousin portugais, la goutte de sang portugais, mon sang portugais, ton sang ibérique…
- Le lien patronyme : mon nom, senhor, le sobriquet…
- Le lien avec l’Afrique : un brave laptot, ma Négritude, l’Africaine, la Peule d’or sombre, une berceuse malinké,…
- La source primordiale : la fin des temps, la voix ancienne, fond des âges, sa source, un capitaine, autrefois, un brave laptot, l’autre année, sous la brousse des livres, des temps anciens, désuets…
Les réseaux associatifs issus de cette seconde superposition montrent clairement le choix identitaire de Léopold Sédar Senghor. Il a un sang portugais, ce qui signifie que son ancêtre est originaire du Portugal. Et ce, depuis l’Afrique primitif. Cependant, la couleur de la peau pose problème. Il n’est pas blanc ni brun, il est noir. Alors, le doute s’installe : « Goutte de sang ou bien senhor, le sobriquet qu’un capitaine donna autrefois à un brave laptot ? » Non, il refuse cette hypothèse, car le nom « Senghor » doit avoir probablement une origine portugaise. Ainsi, pour s’en assurer, il affirme que son « sang portugais s’est perdu dans la mer de [sa] Négritude ».
En fait, Senghor ne nie pas ses origines africaines. Il sait que ses origines africaines sont visibles et indéniables, voire une évidence. Par contre, ses soi-disant origines portugaises, quant à elles, ne sont pas visibles. Après les avoir découvertes « sous la brousse des livres », Senghor décide de ne pas « cacher au plus intime de [ses] veines, l’Ancêtre à la peau d’orage sillonnée d’éclairs et de foudre, [son] animal gardien », qui est, ici, l’ancêtre portugais. Par ce fait, il affirme être un descendant biologique de l’ancêtre portugais. Ce qui signifie que Senghor est également Portugais ; d’où le lien patronyme dans les réseaux associatifs. Le nom n’est que la conséquence immédiate. Cette découverte faite « sous la brousse des livres » est hilarante ; cependant, il avait autrefois honte de le dire, et d’affirmer son hybridité biologique auprès de ses amis : « Je vous avoue que ce métissage biologique qui nous caractérise au départ, ne me déplaît pas, encore que j’aie commencé par le cacher lorsque j’étais jeune » (Senghor 370). Au départ, c’était avec une certaine prudence qu’il se prononçait sur la question du sang qui l’identifie et le rattache à l’ancêtre portugais : « J’ai probablement une goutte de sang portugais, car je suis du groupe sanguin ‘’A’’, qui est fréquent en Europe, mais rare en Afrique » (32). Il ressort également que l’arrière-grand-père aux oreilles rouges était un capitaine, et le grand-père un brave laptot, c’est-à-dire un matelot ou tirailleur. Nous optons pour matelot. En effet, Laptot est le nom donné au Sénégal dès le XVIIème siècle aux piroguiers, matelots et débardeurs. Aussi, parce que les ancêtres africains de Senghor venaient de Gâbou, une région du Nord-Est de la Guinée portugaise (Guinée-Bissau) d’où les Mandingues partirent pour créer, au cours des XIVème et XVIème siècles, les royaumes du Sine et du Saloum au Sénégal, comme le confirme Léopold Sédar Senghor :
Mon père m’a dit que ses ancêtres venant du Gâbou qui est une région de la haute Guinée portugaise. Les Senghor se trouvent surtout en Casamance, à la frontière de l’ancienne Guinée portugaise (…). (32)
Au cours des explorations portugaises sur les côtes africaines, précisément en Guinée Bissau un des explorateurs a, peut-être, contracté une relation sexuelle avec une Signare. Ainsi est né le grand-père de Senghor. C’est ce grand-père qui est, en réalité, le lien de sang entre l’ancêtre portugais et Senghor. Les Signares sont, en effet, des Africaines qui vivaient maritalement avec les Occidentaux, et leurs enfants étaient des métis. En découvrant la source primordiale de ses origines, Senghor ne découvre non pas seulement qu’il a un lien de sang avec un Portugais, mais que son père est également métis. De ce fait, il peut alors brandir la preuve tangible et concrète d’une ascendante lusitanienne.
La thèse de l’ancêtre portugaise ne devrait pas être objectée par ses critiques qui l’accusent de renier ses origines africaines. En effet, les relations sexuelles entre les colons et les négresses n’étaient pas rares sur les côtières africaines pendant l’exploration et la colonisation. À cet effet, Laurier Turjeon dit
« Le métissage » était une réalité coloniale biologique en Amérique latine comme dans les colonies française des Caraïbes et de l’Afrique de l’Ouest, surtout dans les villes comme Saint-Louis du Sénégal où les métisses et les « mulâtres » formaient une classe moyenne africaine qui obtenaient facilement la citoyenneté française depuis le 19ème siècle (Tujeon, 2022 : 28).
Cela est aussi valable dans le cas de Senghor avec l’ancêtre portugais, car les premiers explorateurs en Afrique étaient les Portugais. En plus, Joal, la ville au sud de Dakar, où Senghor passa son enfance avait été en contact avec les Portugais au milieu du XVème, car elle est située sur les bords de l’Atlantique. Tout porte à croire qu’il y a eu réellement une fusion entre la race noire et la race blanche qui a donné une nouvelle race hybride, métisse. Cela corrobore la thèse de l’ancêtre avancée par Léopold Sédar Senghor. Où veut en venir Senghor avec cette thèse ?
L’aventure humaine est par essence rythmée par des rencontres avec l’autre. Ces rencontres participent de la construction et de l’enrichissement de l’identité sans cesse en mouvant. Et, de la rencontre avec l’autre, différent de soi, est né le métis. Pour ainsi dire qu’aujourd’hui, nous naissons tous métis (Liechti, 2001 :11-16). Senghor, à la recherche de ses origines ataviques, trouve la réponse en l’autre, l’ancêtre portugais. Et, il conclut qu’il est le résultat, le produit d’une prodigieuse suite de métissages ethniques et raciaux dont nous ne saurons jamais ni mesurer l’ampleur ni doser exactement les éléments, faute d’un test ADN.
Le métis est un autre ; il est multiple et pluriel. En effet, génétiquement parlant, il possède la moitié des gènes de son père et la moitié des gènes de sa mère ; culturellement, il est aussi moitié-moitié, par conséquent il est distinct des cultures d’origine de ses parents. Avec Senghor, on comprend que l’identité rhizomique n’a pas un socle immuable, mais une construction dynamique se devant d’intégrer la somme des appartenances et de s’enrichir au fur et à mesure des expériences. Le métis a la possibilité de se détacher de ses appartenances originaires, territoriales ou culturelles, et de s’en créer de nouvelles. Pouvons retenir des propos de Virgilio Elizondo lorsqu’il dit que
Le métis ne peut pas être adéquatement défini dans les catégories de l’un ou de l’autre de ses groupes d’origines. Son identité ne rentre pas dans une seule histoire ou un seul type de normes […] (Elizondo, 1987 : 156).
Senghor conclut que le métissage est un enrichissement. Pour cette raison, après avoir découvert le secret de son être, l’essence de son identité et de ses origines, il s’engage à prôner le métissage racial comme « un antidote vital de l’ethnocide et du repli de soi » (Sene, 2015 : 174), laissant ainsi entrevoir les premières palpitations d’une Civilisation de l’Universel. Et, René Gnaléga de dire que
L’identité senghorienne n’est pas restreinte. Car, au moment où il évoque son sang noir, va surgir son sang ibérique. […] Il faudrait plutôt voir ici l’idée selon laquelle le point culminant de l’identité senghorienne dépasse des clivages pour s’ouvrir au métissage qui est le nom d’un nouvel humanisme (Gnaléga, 2013 : 92).
En fait, avec la thèse de l’ancêtre portugais, il voulait en venir à l’identité rhizomique, parce que l’identité est par essence une notion en constante mobilité dans le temps et l’espace, et qui se construit dans le brassage des races et des sangs. Ce brassage permet de penser l’identité comme une multitude d’appartenance dont les unes sont plus mouvantes (visibles), changeantes que les autres (cachées ou souterraines), adaptables en fonction des défis et des opportunités du moment. L’identité est une catégorie en constante construction dans un processus d’interaction enrichissante et féconde (Manirambona, 2017 : 29).
Parlant du brassage des races et des sangs, Senghor parle constamment de sangs mêlés. Ce qui est le second postulat de sa théorie sur le métissage biologique pour appréhender, et confirmer ainsi son identité rhizomique. Si le premier postulat, c’est-à-dire la thèse de l’ancêtre portugais, est objecté ou fort discutable ; le second, quant à lui, doit conférer une légitimité à sa théorie. Le sang permet d’identifier l’individu et la race. Il est consubstantiellement une donnée commune à l’humanité sans considération raciale (Gnaléga, 2013 : 44). La théorie des liens du sang ou des sangs mêlés est indiscutable, et permet aussi de dévoiler l’origine cachée de l’individu. On parle de sang mêlé des personnes issues de l’union différente. Cependant, notre tâche consiste à mettre en évidence comment se manifeste le sang dans la poésie senghorienne pour déterminer l’identité rhizomique. Il s’agit, également, de saisir ce qu’implique la thèse des sangs mêlés dans la quête identitaire de Senghor. Il n’est pas question d’étudier la représentation ou le symbole du sang dans la poésie senghorienne, mais de montrer que Senghor fait appel à la thèse des sangs mêlés pour définir son identité rhizomique et défendre sa théorie du métissage.
3- L’identité rhizomique : la thèse des sangs mêlés
Avec le titre de leur ouvrage, « Nous sommes des sang-mêlés », François Crouzet et Lucien Febvre affirment qu’il n’y a pas d’hommes purs. À vrai dire, nous sommes tous des sangs mêlés depuis la création du monde. Les hommes sont partis d’une même racine, et par multiplication, ils sont devenus nombreux et divers, répandus sur toute la terre. Et cette racine mère est Adam et Ève, comme nous pouvons l’appréhender dans la Bible de Jérusalem.
Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. […] Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit, il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place. L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. […] Voici le livre de la postérité d’Adam. Lorsque Dieu créa l’homme, il le fit à la ressemblance de Dieu. Il créa l’homme et la femme, il les bénit, et il les appela du nom d’homme, lorsqu’ils furent créés. […] Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite.
Tous les hommes ont une seule origine, selon la chrétienté, et de cette origine sont parties les races, les ethnies et les peuples de couleurs de peau différente. De ce fait, on peut insinuer que les hommes ont une identité rhizomique, car la conception de leur identité ne dépend plus de celle d’Adam et Ève. Nous sommes des sangs mêlés, car nous sommes issus d’un père et d’une mère qui n’ont rien en commun tant au niveau du groupe sanguin que de la culture, de l’ethnie, voire de la race. Nous sommes des sangs mêlés, car l’histoire de l’humanité est marquée par le nomadisme, et lors de ces déplacements des peuples, il y a eu des rencontres à la fois culturelles et sexuelles. Nous sommes des sangs mêlés, car un individu de groupe sanguin de type quelconque peut donner et recevoir d’un individu de même type de groupe sanguin ou parfois différent. Ce n’est pas par hasard si Senghor s’appuie sur la thèse des sangs mêlés pour justifier son identité rhizomique et argumenter sa conception du métissage biologique. Que disent alors ses textes poétiques sur la question des sangs mêlés ?
Pour y répondre, passons au peigne fin sa poésie par une étude psychocritique. De ce fait, nous superposons d’abord « Éthiopie/À l’appel de la race de Saba », « Chant de printemps » (Hosties noires), « Épitre à la princesse » (Éthiopique) et « Chants pour signare » (Nocturnes). De la superposition, nous voyons s’accuser un réseau simple. Celui de Sang pur (authentique) : mon sang ne s’affadisse pas comme un assimilé comme un civilisé, mon sang complice malgré moi, la moitié de mon sang et la plus claire certes, me poursuit mon sang noir, je romprai tous les liens du sang,… Par ce réseau associatif, nous remarquons que Senghor refuse d’avoir du sang impur. Nous voyons la volonté tenace de celui-ci de demeurer un Africain pur, authentique. Il ne veut pas, également, être un assimilé, un civilisé. En fait, Senghor refuse et dément la condition du colonisé. Il n’est pas « Peau noire masque blanc ». Il veut être et demeurer Africain par son être et par sa manière d’être ou d’agir, car le sang noir coule dans ses veines. Il se définit comme un Africain non corrompu. À ce stade, on peut affirmer que la thèse de l’ancêtre portugais est fausse, parce que ce réseau montre bel et bien un Senghor qui refuse d’être métis en réclamant l’authenticité de son identité au travers de son sang noir. Cependant, même si le sang noir le poursuit, la moitié de son sang n’est que claire et pure. Qu’en est-il de l’autre moitié de son sang ?
Il s’agit, dans la seconde superposition, de déterminer que l’autre moitié de son sang fait de lui un sang mêlé. À cet effet, nous avons à superposer « In memoriam », « Que m’accompagnent koras et balafong » (Chants d’ombre), « Poème liminaire », « Tyaroye » (Hosties noires), « À New York » (Éthiopiques), « Élégie des saudades » (Nocturnes), « Je lis ‘’miroirs’’ » (Lettres d’hivernage), « Je viendrai » (Poèmes perdus) et « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor » (Élégies majeurs). Les réseaux que la superposition de ces textes souligne sont les suivants :
- Sang mêlé : mêlé au sang des boucheries, tu as reçu le sang sérère et le tribut de sang peul, o sang mêlé dans mes veines, des sang-mêlé, et votre sang n’a-t-il pas ablué la nation, dites votre sang ne s’est-il mêlé au sang lustral de ses martyrs ?, laisse affluer le sang noir dans ton sang, mon sang portugais s’est perdu dans la mer de ma Négritude, tous les mélanges de ton sang, mêlé à mon moi, mais confondus désormais avec le sang de mes veines, souffle mêlé de nos narines,…
- Consubstantielle : J’étais moi-même le grand-père de mon grand-père, j’étais son âme et son ascendant, votre frère de sang,…
Ces différents réseaux montrent que Senghor ne peut pas nier le fait d’avoir le sang noir mêlé à d’autres sangs. Il approuve le fait que du sang mêlé coule dans ses veines. En effet, de la princesse, le poète reçoit le sang sérère et le tribut de sang peul. Ces deux sangs, en lui, confirment la thèse du sang mêlé. Ce qui signifie qu’il a hérité de la princesse l’identité, à la fois, sérère et peule. Africainement, Senghor est un sang mêlé. En plus, il y a le sang portugais qu’il n’oublie pas, mais qui se confond dans sa Négritude, l’expression de son être africain, de son sang noir. Du coup, il se rend bien compte qu’il est le résultat de trois types de sang mêlé : sang sérère, sang peul et sang portugais. Mieux, il reflète l’unité et l’identité de trois personnes comme la sainte trinité dans la théologie chrétienne : Dieu le père, Dieu le fils, Dieu l’esprit saint. Ces trois réalités de Dieu expriment une et une seule nature de Dieu : Dieu trois en un. C’est la même conception chez Senghor qui se conçoit trois en un : il est petit-fils, grand-père et arrière-grand-père de son grand-père. On appelle ce fait la consubstantialité. Cette consubstantiation implique une relation d’interdépendance exprimant une sorte de symbiose en ces trois réalités. Voilà sa découverte : il est un pur-sang-mêlé. Il est « débout dans [sa] triple fierté de sang-mêlé », comme l’a su bien dire Léon-Gontran Damas (Damas, 2005 : 122). Mieux, Senghor pouvait dire comme son ami Damas,
Au pied de ton pardon
Je dis ni sang ni eau
mais sang et eau mêlées
Car tous deux confondus
nous ne sommes
qu’une même somme
qu’un seul et même sang (Damas, 150).
Se croyant être un Africain authentique, il découvre qu’il est métis biologiquement par le mélange de trois sangs, qu’il est la racine qui s’étend à la recherche d’autres racines comme le dit Édouard Glissant, le parfait trait d’union entre la race noire et la race blanche. Il peut alors s’autoproclamer le « frère de sang » de l’Africain et de l’Européen :
Et le sang de mes frères blancs bouillonne par les rues,
plus rouge que le Nil - sous quelle colère de Dieu ?
Et le sang de mes frères noirs les Tirailleurs sénégalais, dont
chaque goutte répandu est une pointe de feu à mon flanc. (Senghor 90)
Marcien Towa corrobore notre argumentation en ces termes :
Revenons un moment aux « deux mondes antagonistes », le monde blanc et le monde noir. On voit maintenant qu’aux yeux du poète, cet antagonisme doit être tenu pour largement fictif, puisque bon nombre de soi-disant nègres étant en fait métissés de sémito-kamites, de blanc donc, le monde noir s’avérerait finalement bien moins noir qu’on ne le pense communément. L’importance de ce point découle surtout la thèse de Senghor selon laquelle la race humaine détermine la culture. Il insiste d’autant plus sur le métissage qu’il pense lui-même posséder non seulement du sang peulh, mais même du sang portugais (Towa, 1971 : 37).
Genevière Vinsonneau affirme, à juste titre, que « l’identité se réalise donc comme un processus dialectique, au sens d’intégrateur des contraires. »(Vinsonneau 15). Comme nous le voyons, l’identité senghorienne est une intégration parfaite et harmonieuse de sangs irréductibles de plusieurs personnes : son père, sa mère, l’ancêtre portugais. Ce qui signifie qu’il est Africain, Européen et Métis à part entière, car il est le fruit d’une union entre trois sangs africains (mandingue, peul et sérère) et d’un sang portugais. De facto, Senghor, par son identité portugaise qui se perd dans son identité sérère et peule, voire malinké, est le frère noir de langue et cultures françaises. Il est également le frère blanc de langue et de cultures africaines.
Avec lui, le sang prend (souvent) la signification des origines : le sang qui « chuchote » dans ses veines est celui de ses ancêtres africains, de l’Afrique ; et le sang qui coule dans ses veines est celui de l’Europe, de l’ancêtre portugais. La thèse des sangs mêlés est pour Senghor la justification incontestable de son identité rhizomique. Affirmer son identité comme le cas senghorien relève sans conteste du courage et de la responsabilité, mais aussi de l’intériorisation et de l’extériorisation. Réfléchir sur son identité, surtout quand elle est plurielle, c’est apprendre à se connaître soi-même et se donner les outils nécessaires pour pouvoir ensuite se tourner vers les autres pour l’affirmer et l’assumer. Rien d’étonnant ce va-et-vient de Léopold Sédar Senghor pour définir son identité rhizomique. L’identité rhizomique n’est pas statique, mais mobile, insaisissable. Senghor part du principe qu’il est pur Africain comme l’Africain de souche, et qu’il est également un Européen au même titre que l’Européen de souche, pour affirmer sa vraie identité, issue du sang mêlé. Il est ni Africain ni Européen, il est les deux à la fois. Il est multiple, pluriel, voire universel. En d’autres mots, il a une identité rhizomique.
Conclusion
L’homme ne peut pas avancer sans s’interroger sur ses origines et sur soi. Il prend davantage conscience du chemin parcouru, il en mesure la portée pour mieux se projeter vers l’avenir et se situer par rapport à l’autre. Toute sa réflexion sur soi se ramène à la seule question : Qui suis-je ? L’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’élements qu’il est difficile de l’appréhender et la définir.
Dans sa quête identitaire, Senghor découvre une identité rhizomique. Il va alors tenter d’appréhender cette identité. Il évoque, ainsi, la thèse de l’ancêtre portugais et celle des sangs mêlés pour élucider cette identité. Il s’agit, avec cette identité, de la défense d’une identité mixte, c’est-à-dire une identité métisse. Il se présente comme le fruit d’un métissage au premier degré, en d’autres termes, d’un métissage biologique, car il est né de parents qui appartiennent à des ethnies différentes : ils sont eux-aussi métis. Il est également convaincu d’avoir un ancêtre portugais. Il corrobore ses dires avec la théorie sanguinolente. Le sang serait le lien consubstantiel d’identification de l’individu chez Senghor, puisqu’il permet d’identifier ou de définir l’identité de l’individu.
Avec le métissage, il n’y a plus une identité unique, mais une identité plurielle, une identité rhizomique. Par identité rhizomique, on entend avec Senghor le processus biologique correspondant à la naissance d’une nouvelle identité mixte. Mieux, cet agrégat sanguinolent est une richesse pour l’humanité, et nous permet d’affirmer que toute personne a une identité rhizomique.
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