• Silences coupables…

                Voici une œuvre, celle de Moïse Karim.

                Moïse Karim, j’ai ri, et sur un ton de plaisanterie j’ai demandé si ce n’est pas le Moïse qui a conduit le peuple Hébreu de l’Égypte ; si ce n’est pas le sauveur du peuple Hébreu de la servitude égyptienne. Et nous avons ri. Et pourtant Moïse Karim est notre Moïse des temps modernes. Il nous libère de nos servitudes, de nos « silences » qui sont « coupables ». De son bâton « Silences coupables », il prend la tête du peuple en marche pour dire ce qu’il sait en invitant les autres à faire de même. Il guide le peuple Ivoirien, et à travers lui l’humanité. Pourquoi Silences coupables ?

    Composé d’un nom pluriel (Silences) et d’un adjectif qualificatif (coupables) et suivi de points de suspension, le titre de son œuvre nous a interpellés. C’est pourquoi nous avons décidé de partager ce que nous savons, car nous taire deviendra pour nous des « Silences coupables » interminables.

                Silence, c’est l’absence de bruit ; c’est aussi le fait de se taire, de ne pas parler (de ne pas s’exprimer). Nous pouvons dire que « silence », c’est garder ce qu’on sait dans le cœur et s’abstenir de le dire quel que soit le prix à payer. Mieux, c’est mettre une « croix » aux choses sues et ne plus en parler, mettre un terme définitif, réduire au néant… N’est-ce pas notre refus de dire ce que nous savons qui est coupable ?

    L’adjectif « coupable » désigne une personne qui a commis une faute, un crime…On dit aussi des sentiments, des pensées qu’ils sont coupables, parce que condamnables ; or on condamne celui ou celle qui a commis une faute. Le fait de ne point s’exprimer est considéré comme une faute, donc condamnable. Que dit le titre de l’œuvre de Moïse Karim ?

    Lorsque nous prenons l’écriture de « Silences », nous constatons qu’au lieu de « i » nous avons une croix. La croix est le symbole de l’affliction, du calvaire, de l’épreuve, du tourment. Si vous voulez la croix est le gibet fait d'un poteau coupé par une traverse et sur lequel on attachait des condamnés pour les faire mourir. Le titre de l’œuvre sous-entend que le fait de se taire est comme une sorte de fautes, de calvaire pour nous et pour les autres, que nous devons crucifier à la croix pour notre salut. Quant à l’écriture de « coupables », nous avons un cœur au lieu de « o » pour dire que les silences dont il est question sont les silences de notre cœur. Or le cœur est l’organe vital de l’homme, le siège des sentiments. C’est dans le cœur que tout homme prémédite et médite, enfouit ses peines, sa joie… Le fait de refuser le cœur d’exprimer ses sentiments est d’un lourd fardeau à supporter. Le refus de s’exprimer, de s’ouvrir (car silence, c’est aussi isolement, enfermement) est un crime condamnable, voire un péché. Et ce péché nous devons le porter à la croix, d’où la grande croix séparant « silences » et « coupables ». Nous taire, c’est donc mettre des obstacles à notre épanouissement, à notre éclosion intellectuelle et spirituelle. Insistons sur « l’éclosion spirituelle », car Moïse Karim est un prêtre.

                Il oriente ses nouvelles vers l’éclosion spirituelle des hommes, d’où les points de suspension, pour dire une continuité (vers). Ce n’est pas fortuit si nous avons employé « éclosion ». En effet, de la couleur dominante (marron) nous avons un jaune orangé comme le jaune d’œuf. Ce jaune orangé peut être interprété comme une lumière surgissant de l’obscurité pour éclairer (l’aurore) …Assez de symboles se dégageant de la première page de couverture. Ici retenons que le jaune orangé est le jaune d’œuf pour insister sur la re-naissance, l’éclosion. Car c’est le jaune d’œuf qui porte les germes de l’embryon du fœtus, de la naissance. En déposant nos « silences coupables » au pied de la croix « chrétienne » c’est accepter de ré-naitre, accepter l’éclosion spirituelle, car « la croix est la vraie épreuve de la foi, le vrai fondement de l'espérance, le parfait épurement de la charité, en un mot le chemin du ciel; Jésus-Christ est mort à la croix, il a porté sa croix toute sa vie; c'est à la croix qu'il veut qu'on le suive, et il met la vie éternelle à ce prix (…) »[1]. Ne taisons pas nos sentiments devant la croix qui porte nos souffrances, car le faire c’est être donc des coupables.

    BONNE LECTURE !

     

    BOUATENIN Adou

    Un lecteur-critique



    [1] Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, ii, 19


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  • ANALYSE DU THÈME PASTORAL 2013-2014

     

     

    En cette année, des défis sacrificiels nous attendent.

     

                C’est le 22 juin 2013 en la paroisse Saint Esprit de Mockeyville, à Grand-Bassam que Monseigneur Raymond AHOUA a annoncé le thème de l’année pastorale 2013-2014 : « Dans l’unité et dans l’espérance, construisons notre Église. » C’est un thème riche de sens à telle enseigne que nous ne pouvons pas rester indifférents. Il nous faillait partager la signification de ce thème qui nous est un appel impératif, qui de la singularité, de l’individualité à la pluralité et à l’universalité, nous interpelle pour la construction de notre Église, en tant que communauté, en tant qu’édifice. Les lignes qui suivent essayeront de mettre en lumière les contours de ce thème pour nous orienter, et nous permettre de mieux le vivre enfin de relever les défis qui s’annoncent, et qui semblent être sacrificiels. Pour notre analyse, nous nous attarderons sur « l’unité », « l’espérance » et « construisons ». Ces mots seront le leitmotiv de notre analyse.

                 « Dans l’unité et l’espérance, construisons notre Église », de cette phrase bi-significative en découlent deux propositions. La première proposition : «  Dans l’unité, construisons notre Église », et la seconde : « Dans l’espérance, construisons notre Église ». Nous faisons ce découpage propositionnel dans le but d’« aiser » le cheminement de notre réflexion. En effet, nous avons une conjonction de coordination (et) reliant « l’unité » à « l’espérance », or ces deux mots renferment en eux deux idées différentes. C’est-à-dire que « l’unité » diffère de « l’espérance ». D’où les propositions susmentionnées. Ces deux idées coordonnées sont mises en apposé par l’emploi de la virgule (,), et influencent le verbe « construisons », conjugué à l’impératif présent de l’indicatif. Le tout est donc introduit par une préposition de lieu (dans). Cette préposition désigne ici, c’est-à-dire son emploi dans le thème, une situation, un état, une disposition où une personne quelconque occupe, est, se trouve….pour dire qu’en cette année, l’évêque et le diocèse veulent voir ses chrétiens unis et espérants. « L’unité » et « l’espérance » sont la situation, l’état, la disposition dans lequel/ laquelle doivent se trouver les chrétiens en cette année.

                 « L’unité » est le caractère de ce qui est un, singulier. Parler de l’unité revient à parler de la pluralité, de l’universalité en un, c’est-à-dire que plusieurs personnes venant d’origines différentes décident de mettre leurs capacités, leurs dons, leurs projets ensemble pour un seul but, un seul objectif, celui du groupe. L’unité, c’est « tous pour un ; un pour tous », pour reprendre le slogan de D’Artagnan et les trois Mousquetaires. L’unité implique alors que nous partons de la singularité, de l’individualité pour aboutir à la pluralité, à l’universalité en un. En d’autres mots, que l’individu singleton met au profit de la communauté ses capacités intellectuelles, physiques, morales, financières, etc.…. Pour qu’il y ait « unité », il faut plusieurs personnes et que les idéaux personnels convergent vers le même but, ou l’objectif doit être commun à ces plusieurs personnes décidées de s’unir. Être chrétien, c’est décider d’être avec d’autres personnes qui ont décidé de suivre le Christ. C’est dire que le Christ est ce que les chrétiens ont de commun. Pour le Christ, nous sommes un ; d’où l’unité (1 Corinthiens 12,12-27). L’unité de l’année pastorale 2013-2014 est un rappel du thème de l’année pastorale précédente. Nous devrons nous unir ; nous devrons être un. Cependant, l’objectif commun en cette année pastorale est la construction de « notre Église », notre maison. Notre maison, avons-nous dit ; et bien, parce qu’il s’agit de la maison de toi, de moi, de lui, d’elle, et de nous et de vous ; parce que c’est « notre maison ». Vous voyez que l’adjectif possessif « notre » n’est pas d’un emploi fortuit, car il implique la possession d’une chose, d’un être par plusieurs personnes. La chose possédée par l’ensemble des chrétiens de Grand-Bassam est bien sûr l’Église, surtout sa construction. Ce n’est plus l’affaire d’une seule personne mais de tous. Même si c’est l’affaire d’une seule personne, parce que c’est elle l’argentier ; elle a au moins besoin des apports des autres. Et lorsqu’il y a apports des autres, on ne parle plus de la singularité, de l’individualité mais de la pluralité, de l’universalité, de la communauté, en un mot de l’unité. Extirpons donc nos préjugés, de notre singularité pour nous mettre ensemble afin de construire « notre Église ».

                 « L’espérance » est le caractère de ce qui est « espérer » ou autrement est l’action d’espérer. Nous ne parlons pas d’espoir, car « l’espoir » s’inscrit dans le quotidien humain, matériel…, or l’espérance, c’est sa dimension eschatologique qui est mise en évidence ici. Certes, le diocèse a l’espoir en les apports de tout un chacun de nous pour la construction de notre Église ; mais ce que veut susciter l’évêque, c’est croire que l’Église est déjà construite même si ce n’est pas le cas au moment où nous analysons ce thème. Croire que notre 2glise est construite relève de l’espérance, et de l’espérance la foi (Hébreux 11). Notre 2glise, notre communauté, notre maison de prière n’est plus un mythe mais une réalité voire une espérance ; parce que les chrétiens de Grand-Bassam ont décidé de conjuguer l’effort individuel en un pour bâtir la maison commune, notre communauté visible. Croire que notre Église est construite relève de l’action, de la participation de tous car « la foi sans les œuvres est une foi morte » (Jacques 2,17). Espérer, c’est posséder, avoir déjà ce qu’on projette posséder ou avoir. Depuis des années, les chrétiens de Grand-Bassam ont voulu de tout leur cœur posséder une cathédrale digne de l’histoire de leur diocèse et à la statuaire de leur foi ; mais aujourd’hui nous avons cette Église non imaginaire, réelle qui sort de la terre à la place Saint Esprit de Mockeyville de Grand-Bassam. La Cathédrale est visible, palpable, et elle se construit devant nous, sous nos yeux grâce à l’unité de notre effort. Certains chrétiens ont voulu toute leur vie toucher  cette Église mais sont allés sans jamais la toucher ; mais ils avaient dans leur cœur la certitude qu’elle était là devant eux. Pour cela ils ont donné de tout d’eux pour la construction de l’Église. C’est cela l’espérance ; croire qu’on a déjà ce qu’on veut et se donner de tout pour ce qu’on veut. Croire que cela est possible et sans chercher à philosopher sur l’existence de Dieu, et se donner les moyens pour réaliser cela, relève de l’espérance. C’est donc de cette espérance que le diocèse attend des chrétiens en cette année.

                C’est avec « construisons » que nous parlerons de l’impératif. En effet, « construisons » est conjugué à l’impératif présent de l’indicatif impliquant non pas un ordre mais une obligation, un devoir. « Construisons notre Église » devient une obligation, un devoir pour nous. D’ailleurs « construire » est un verbe d’action demandant des efforts, que chacun se meut, bouge… Un ordre est discutable et refusable or une obligation implique une contrainte personnelle voire impersonnelle. Qu’il neige, qu’il vente, qu’il pleut, qu’il « soleille », il faut que « notre Église » soit construite en cette année. C’est un impératif, une nécessité obligatoire pour nous, et cela s’impose, quel que soit le cours des événements, nous devons construire notre Église. C’est pourquoi à l’entrée du jeu nous avons dit que les défis semblent être des défis sacrificiels. Chacun de nous doit se sacrifier, sacrifier sa singularité, son individualité pour l’ensemble, pour la pluralité, pour l’universalité afin de construire « notre Église » dans l’unité et l’espérance. Oui chacun doit se sacrifier, donner tout de lui, s’il veut voir construire « notre Église », la maison de tout un chacun. Et le diocèse demandera en cette année le sacrifice, le don total de tout un chacun car « la foi sans les œuvres est une foi morte ». Notre Église sera le témoignage de notre espérance, de notre foi et de l’ampleur notre unité, chrétiens de Grand-Bassam.

    Ceci est donc une analyse du thème pastorale 2013-2014, le samedi 28 septembre 2013 en la paroisse Saint Esprit de Mockeyville, l’évêque nous attend pour nous donner les orientations et les perspectives de ce thème. Soyons donc tous présents pour mieux appréhender ce thème, riche en signification.

     

    BOUATENIN Adou


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    UNIVERSITÉ FÉLIX HOUPHOUËT BOIGNY

    U.F.R LANGUES, LITTÉRATURES ET CIVILISATION

    Département de Lettres Modernes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     
       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    (Travail de maison)

    Théorie du Roman

    UE : HTG 6401/ ECU : HTG 6401.2

    Master 1

     

     

     

     

    Présenté par :                                                                                  Chargé du cours :

    BOUATENIN Adou Valery Didier Placide                                 Professeur Adama

                                                                                                              COULIBALY,

                                                                                                               Maître de Conférence

                                                                          

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Année universitaire

    2012-2013

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     LES ASPECTS CARNAVALESQUES DANS LE ROMAN DE PAULINE DE CALIXTHE BEYALA

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    (Travail de maison)

    Théorie du Roman

    UE : HTG 6401/ ECU : HTG 6401.2

    Master 1

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    UNIVERSITÉ FÉLIX HOUPHOUËT BOIGNY

    U.F.R LANGUES, LITTÉRATURES ET CIVILISATION

    Département de Lettres Modernes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     
       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    (Travail de maison)

    Théorie du Roman

    UE : HTG 6401/ ECU : HTG 6401.2

    Master 1

     

     

     

     

    Présenté par :                                                                                  Chargé du cours :

    BOUATENIN Adou Valery Didier Placide                                 Professeur Adama

                                                                                                             COULIBALY,

                                                                               Maître de Conférence

                                                                          

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Année universitaire

    2012-2013

    SOMMAIRE

     

     

     

     

    Introduction                                                                                                             pp.3-4

     

     

     

    I-                  Le roman de pauline et l’inversion des valeurs                                            pp.5-9

     

     

     

    II-               Le roman de pauline et la vulgarité des propos                                            pp.10-13

     

     

     

    III-            Le roman de pauline et l’humour                                                                 pp.14-17

     

     

     

    Conclusion                                                                                                               p.18

     

     

     

    Bibliographie                                                                                                            pp.19-20

     

     

     

    Table des matières                                                                                                    p.21

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    INTRODUCTION

     

     

                Le Roman de Pauline est le dernier livre de Calixthe Beyala. Ce livre raconte la vie de Pauline, une adolescente métisse élevée à Pantin, en banlieue parisienne. C’est une sorte d’autobiographie, car c’est Pauline qui raconte sa vie dans un langage vulgaire et sans tabou. C’est une fille hors convenance sociale et morale.

    « Le Roman de Pauline est un roman inclassable : ni un roman d’apprentissage, ni un roman d’amour, ni un roman sur les relations mères-filles et sans doute un peu les trois à la fois. », nous dit Nadège Badina en présentant le livre de Calixthe Beyala sur evene.fr[1]. Paru aux Éditions Albin Michel en 2009 en livre de poche,  Le Roman de Pauline  « aborde un thème quasi inédit dans la littérature française, celui de l’adolescente de la jeunesse noire de banlieue […] », enchérit Paul Yange sur Grioo.com[2]. Toute les critiques portées sur Le Roman de Pauline dès sa parution sont excellentes, et nous disent que Calixthe Beyala adopte « un style baroque d’intuitions tranchantes, balayé de ses éclairs de lumière qui tombent de la boule d’ambiance. » (Claude Imbert,  Le Point)[3]. Notre lecture de cette œuvre nous fait dire que le style de Calixthe Beyala est plutôt carnavalesque. Il s’agira donc pour nous de montrer que  Le Roman de Pauline est un roman carnavalesque. Qu’est-ce que le carnavalesque ? Quels sont les aspects carnavalesques d’une œuvre romanesque ?

    « Le carnavalesque que procédé littéraire bien connu et pourtant difficile à définir à. Dans son acceptation littéraire la plus courante, le carnavalesque désigne une inversion temporaire des hiérarchies et, par conséquence des valeurs »[4]. Nous devons la théorie de la carnavalisation à Mikhaïl Bakhtine. En effet, cette théorie prend naissance, à vrai dire, dans Problèmes de la poétique de Dostoïevski en 1970 mais se théorise dans le même année avec L’œuvre de Français Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance. Pour Bakhtine, la carnavalisation se repose sur le grotesque, l’humour, la grossièreté car « le langage carnavalesque regorge d’injures et de grossièreté. [Et] chacun doit pouvoir s’exprimer, peu importe son statut ou sa capacité à parler le français officiel. »[5]. Cette théorie, surtout les œuvres de Mikhaïl Bakhtine, est vulgarisée par Julia Kristeva en Europe (en France). Et de ce fait, elle deviendra une théorie incontournable dans l’approche critique du roman, et sans doute du théâtre.

    En littérature, le carnavalesque implique un renversement ludique et délirant des hiérarchies de valeurs, grâce notamment à l’emploi d’un comique corrosif, vulgaire et grotesque. Pour appréhender le carnavalesque, notre choix est porté sur Le Roman de Pauline de Calixte Beyala, car après lecture, nous avons constaté « que Calixthe Beyala restitue avec humour, tendresse et liberté »[6] l’itinéraire de Pauline, tenant des propos grossiers dans un langage familier choquant parfois les valeurs morales et sociales. Sous la langue de Pauline et ses amis, les mots sont dénudés ; les adultes censés inculquer les bonnes manières aux adolescents sont ceux qui « foutent la merde ». C’est donc le désordre à Pantin (Banlieue parisienne, et non une personne influençable et versatile).

    De ce fait, pouvons-nous confirmer que Le Roman de Pauline relève-t-elle du carnavalesque ? Si tel est le cas, quels sont les aspects carnavalesques propres à Le Roman de Pauline de Calixthe Beyala ?

    Y répondre revient à relever dans l’œuvre les éléments qui justifient le caractère carnavalesque de Le Roman de Pauline. Ce qui nous amène à mettre en évidence le caractère inversif des valeurs, le caractère vulgaire des propos tenus, et le caractère humoristique. Ces éléments susmentionnés constitueront les différents axes de notre analyse.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    I-                 LE ROMAN DE PAULINE ET L’INVERSION DES VALEURS

     

     

                À Pantin, « [la population est convaincue] que tout le monde doit se plier à [leurs] désirs, parce que la société a été injuste avec [leurs] parents et que ce n’est que justice si [elle bafoue] les règles et [emmerde] tout le monde. (Elle nique tout, crache sur tout], et c’est normal parce qu’[elle est] de la banlieue » (Le Roman de Pauline, p.174)[7]. Voici planter le décor dans lequel baigne Le Roman de Pauline. Nous constatons qu’à Pantin, c’est un monde en dessous et en dessus ; pas de règles de conduite, c’est la bassesse, aucune avaleur en est respectée, chacun fait ce qui lui semble bon, et personne n’ose en parler. C’est vrai qu’ à Pantin il « est plus facile de gifler une nana que de lui dire je t’aime, plus facile de la violer que de lui dire je t’aime, plus facile d’aller lui cueillir des étoiles que de lui dire je t’aime » (p.26), plus facile de braquer une banque sans être dénoncé que de «griller les feux tricolores". L’on ne sait pas si à Pantin, « …c’est l’œil qui prend la décision de capter telle image ou telle image ou bien  […] c’est le cerveau en quête d’excitation nerveuse qui lui en intime l’ordre » (p.149), parce que les Pantinois agissent comme si rien n’était ; comme leur quotidien est le plus normal ; car ce qui est normal à Pantin, c’est ce qui est contre la morale et la société. Pantin est un monde en envers.

     

    1-     L’inversion des valeurs morales

     

     

                Lorsque nous parlons des valeurs morales, nous faisons allusion au bon sens, à la conduite, à ce qui normal. Ce qui est normal, c’est que les adultes sont censés donner des conseils à leurs enfants ; ce qui est normal, c’est que « l’obéissance aux lois est liberté »[8]. À Pantin les adultes ont des relations sexuelles avec les jeunes ; l’on fait l’amour où l’on veut pourvu qu’on se satisfasse. C’est la bassesse morale, la déchéance totale de l’éthique à Pantin. Dans les rues, les adultes n’ont pas honte de se promener bras en dessous et en dessus avec les jeunes filles.

          Une jeune fille entalonnée déambule au côté d’un grand roux barbu. « Merde ma femme », chuchote-t-il en s’écartant de la jeune fille qui s’éloigne en riant. (p.113)

    C’est aussi avoir des relations sexuelles avec l’amie de son fils. C’est l’exemple de Pégase ; il a eu des rapports sexuels avec Pauline, sache bien qu’elle est la petite amie de son fils Nicolas.

          Mon propre père baise ma copine […]

    T’as aucun conseil à me donner après ce que tu viens de faire. (p.172)

    On ne comprend pas l’attitude des adultes ; pour le comprendre, il faut se situer dans un carnaval. C’est dans un carnaval qu’on agisse de la sorte parce que « tous les éléments étaient considérés comme égaux, [il] régnait une forme particulière de contacts libres, familiers entre des individus séparés dans la vie normale par des barrières infranchissables que constituaient leur condition, leur fortune, leur emploi, leur emploi, leur âge et leur situation de famille. »[9]

    Pégase, « ce vieillard de seize ans », l’aîné de Pauline, dit à cette dernière qu’elle soit sa maîtresse, ne sait pas qu’il est irresponsable, mais s’agissant de « servir un gin tonic » (p.166) à Pauline, il sait qu’il est responsable, et qu’  « il y a des domaines dans lesquels une fille de quinze ans reste quand même une enfant » (p.167). L’attitude antithétique de Pégase est en deçà de la morale. Un moment l’on se libère des principes moraux pour se situer à la bassesse de la morale ; un moment l’on inverse temporairement les valeurs morales pour « la bêtise humaine.»[10] Ceci est le propre de la carnavalisation littéraire.

          Dans son acceptation littéraire la plus courante, le carnavalesque désigne une inversion temporaire des hiérarchies et, par conséquence des valeurs.[11]

    C’est cette inversion temporaire des valeurs, peut-être, qui fait que Pauline, consciente de ce qu’elle fait, se déshabille et se laisse « baiser » par Pégase.

          Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à enlever, que nous soyons aussi nus que les paumes de nos mains, un homme et une femme, le mâle quelque peu vieillot et la femelle un brin encore immature dans sa constitution. […] Mon désir pour lui est aussi limpide que les raisons pour lesquelles j’ai  aimé son fils sont obscures. […] Je flotte hors du temps, me libère de la peur, de l’angoisse. Je ne veux pas revenir à la réalité de cet univers froid où mon avenir est si incertain, si grelottant. (p.114)

    De cet extrait, nous constatons que Pauline quitte la réalité, laisse le bon sens pour se satisfaire. Elle laisse donc la vie réelle avec ses barrières morales pour « la seconde vie ». « Dans le silence de la chambre » de Pégase, les lois morales sont abolies, Pauline et Pégase peuvent ‘se dépouiller de tous les artifices que la société [leur] impose pour définir l’égal de l’autre. »[12] Nous pensons que ces quelques exemples pris ici et là suffisent pour mettre en évidence les tensions des individus avec leur sentiment, leur moral. Les personnages de Le Roman de Pauline agissent comme s’ils étaient dans un carnaval (p.171), comme dans une « fête foraine » (p.76 et 131) ; en plus à Pantin, l’on hait la vertu et les personnes vertueuses, tel le cas de Lou, méprisée par ses camarades de classe (p.30).

          S’il est une chose au monde qui a un pouvoir destructeur potentiellement supérieur au vice, c’est bien la vertu. (p.29)

    De cet extrait, nous apprenons que pour vivre heureux et sans problème à Pantin, c’est être en marge de la société, de la morale, de la vertu… C’est donc se comporter bizarrement, car la vertu est signe de folie à Pantin.

          Je n’ai pas envie de lui expliquer qu’il y a en banlieue une manière de se comporter et de parler qui donne son sens à la couleur de sa peau, à sa condition sociale… (p.30)

    Nous concluons cette sous partie avec cet extrait pour aborder l’autre sous partie qui est l’inversion des valeurs sociales.

     

    2-    L’inversion des valeurs sociales

     

     

                La société perd ses repères, les enfants tiennent tête à leurs parents : « Mais la prochaine fois qu’il te prendra l’envie de me frapper, je ne te laisserai peut-être pas faire » (p.54) ; ainsi va la vie à Pantin. Une société en désordre ; une société ou la politesse est le dernier souci de la jeunesse : « Les jeunes d’aujourd’hui ne respectent plus personnes. T’as vu, Pauline, ce gamin m’a bousculée pour passer. » (p.150) Voici la trame de cette sous partie : l’irrespect des valeurs sociales. L’inversion des valeurs sociales consiste à bafouer les règles sociales pour se fixer ses propres règles. À Pantin, on se permet de tout faire ; c’est la liberté exagérée comme dans un carnaval. Et cette liberté exagérée est mise en évidence par Pauline. En classe, elle se maquille croyant sans doute être chez elle, à la maison.

    -          Pauline, hurle M. Denisot, nous ne sommes pas dans un salon de beauté. Si vous voulez vous maquiller, vous n’avez qu’à sortir.

    -          Mes lèvres sont desséchés, alors…. (p.33)

    De cet extrait, nous voyons  que chez Pauline, il n’y a pas de limites. C’est donc tout à fait normal ou naturel qu’elle se repeint les lèvres, parce qu’elles sont desséchées. En plus, elle conteste M. Denisot lorsqu’il lui dit de sortir. Pour elle, cela est injuste car elle n’a rien fait de grave, selon elle, qui mérite d’être au dehors.

    -          Moi ? Pourquoi moi ? J’ai pas dit un seul mot depuis que nous sommes entrés. Alors que les autres n’arrêtent pas de foutre le bordel. Vous ne m’aimez pas , n’est-ce pas ? (p.33)

    Elle a trouvé le prétexte pour culpabiliser M. Denisot : « Vous ne m’aimez pas, n’est-ce pas ? » ; ce qui sous-entend que M. Denisot est un raciste, parce qu’elle est noire. C’est un coup de théâtre, l’astuce magistral ; elle renverse les données pour que cela soit de sa faveur ; le scenario classique, elle, une bonne fille, juste, et M. Denisot, injuste, mauvais, raciste. Finalement, elle reste en classe. Ceci n’est pas notre affaire, ce qui nous intéresse et le fait qu’elle se maquille en classe. La classe n’est pas le lieu pour se maquiller, le faire donc c’est inverser les valeurs de la société, car une société civilisée veut que la classe soit faite pour les études, et que la maison ou le salon de coiffure soit pour le maquillage.

    Nous avons dit, ce qui est anormal est normal à Pantin. En effet le fait de voler est normal puisqu’on ne dénonce pas le voleur. Cependant, il y a des limites qu’il ne faut pas franchir. On ne vole pas les habitants de Pantin lorsque on est à Pantin, mais lorsque on le fait, on n’est pas dénoncé : « on ne fait pas ce genre de coup aux habitants du quartier » (p.66) tout le monde savait que le voleur de mademoiselle Mathilde était Moussa, que les braqueurs de la banque étaient Fabien et Nicolas, mais personne n’osait dénoncer les truands, les voleurs, parce que c’est normal de voleur. Pauline reçoit une gifle de Nicolas, parce qu’elle s’est mêlée dans les affaires de mecs en prenant la clé à Moussa pour la remettre à mademoiselle Mathilde.

    De ces quelques exemples nous pouvons ajouter l’attitude de Lou qui trouve que sa mère « l’éduque bizarrement » alors que cette dernière pense lui apprendre « les bonnes manières » (p.96). Elle a « ras le bol d’être toujours à la maison » (p.132) pour être une « bibliothèque » (p.21). L’inversion des valeurs morales, c’est aussi des gosses qui fument, qui se droguent (p.24), des jeunes filles qui acceptent d’être "baisées" « en échange de quelques euros qu’Ousmane, le propriétaire du Sanctuaire, encaisse » (p.131). Vraiment le renversement des valeurs sociales peut nous amener à nous demander « c’est carnaval aujourd’hui ? » (p.132) En effet, « le renversement des valeurs s’opère ici en ce qui a trait à la différence entre le bien et le mal, par rapport à ce qu’on considère comme étant bon ou mauvais »[13], et les personnages de Le Roman de Pauline bousculent tout ou renversent tout tant dans leur vie vécue que dans leur idéologie du quotidien. Ces différents aspects font de l’œuvre une œuvre carnavalesque. Ce caractère carnavalesque de Le Roman de Pauline est le fait que « …presque toutes les scènes et les événements de la vie réelle, représentés le plus souvent de manière naturaliste, [laissent] entrevoir la place de carnaval.»[14] De ce fait, sans transition, nous abordons la vulgarité des propos des personnages.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    II-             LE ROMAN DE PAULINE ET LA VULGARITÉ DES PROPOS

     

     

                Dans Le Roman de Pauline, il est impossible de ne pas remarquer la brutalité et la cruauté qui caractérisent tous les gestes et les paroles des personnages. En effet, les personnages, tous et sans exception, s’expriment grossièrement et dans un langage familier, voire parfois, tenant des propos injurieux. Les propos vulgaires tenus par les personnages ont le trait d’une langue carnavalesque, car «  la langue carnavalesque regorge d’injures et grossièretés. »[15] Les personnages s’expriment librement, affirment ce qu’ils pensent sans gêne, car avec la langue carnavalesque « chacun doit pouvoir s’exprimer, peu importe son statut ou sa capacité à parler le français officiel.»[16] Sans s’attarder sur les spéculations dénudées de sens, revenons sur l’œuvre de Calixthe Beyala pour appréhender mieux la vulgarité des propos. Nous le saisirons à travers l’emploi de la langue familière, et des injures grossières.

     

    1-     L’emploi de la langue familière

     

     

                « Que c’est joli ça, " enquiquiner", ai-je pensé. C’est vraiment chou comme tout. "Enquiquiner". Il faudrait que j’utilise ce mot. " Faire chier" est vulgaire, grossier, ça fait langage de rue, mais "enquiquiner" est imagé, distingué, élégant, on se croirait dans un téléfilm en costume. » (p.31), affirme Pauline qui ne sait pas que « faire chier » et «  enquiquiner » sont du même registre langagier : le registre familier, la langue de la rue, le « langage si familier de la rue » (p.141). En effet, les personnages emploient des mots usités voire familiers qui désacralisent leur statut (p.141), car « ce qui compte, c’est la libre circulation des paroles et des idées »[17] pour se faire comprendre. En parcourant l’œuvre, Le Roman de Pauline, l’on rencontrera au cours de sa lecture des mots tels « chier » (p.31), « mauviette » (p.24), « gonzesse » (p.34), « bordel » (p.55), « taule » (p.59), « trouillarde » (p.59), « mon pote » (p.100), « fric » (p.117), « sales cons ! » (p.141), « cafarder, petite conne, pute » (p.143) etc. ; et des phrases de type « j’ai besoin de repas, vu ? » (p.9), « […] des hommes qui bouffaient son salaire » (p.10), « j’ai envie de faire pipi » (p.40), « ne me dis pas que tu en pinces encore pour Nicolas, parce qu’il kiffe pas mal Adélaïde… » (p.89), « j’ai petit déj… » (p.89), etc. Ce type de langage est pour les jeunes, les adolescents, et les adultes sont obligés de parler comme eux pour se faire comprendre, tel est le cas de mademoiselle Mathilde (p.174). Souvent, par moment donné, l’on corrige les propos tenus par les jeunes.

    -          No, madame, l’école me faisait chier

    -          On dit « l’école m’ennuyait », m’interrompt-elle. « Chier » est un mot vulgaire, surtout venant de la bouche d’une aussi jolie fille que toi. (p.94)

    Ou

    -          Dites toujours.

    -          On dit « je vous écoute, madame. »

    -          D’accord, madame. Je vous écoute, madame

    -          Bien Pauline. (p152)

    Dans ces deux extraits, nous voyons que l’interlocuteur de Pauline essaie de la ramener à la norme langagière ; et ces passages sont les seuls dans l’œuvre où l’on trouve que la langue est réhabilitée par les interlocuteurs. Vu l’espace entre ces deux passages et leur brièveté, l’on suppose que la langue de rue engloutit ou submerge la langue soutenue ou la langue courante.

    L’emploi de la langue familière, c’est aussi la déconstruction syntaxique des phrases employées. Ce sont des phrases, parfois, employées sans sujet grammatical : « t’es dégoutante » (p.8), « T’approches plus de ma fiancée, t’entends ? Salope ! » (p.30), « T’as peur ? » (p.142) ou des phrases privées de l’adverbe de négation "ne" : « sais pas » (p.127), « Et c’est pas bien ? » (p.127), etc.

    L’emploi de la langue familière carnavalise Le Roman de Pauline, car la carnavalisation de la littérature est le « processus par lequel la culture populaire pénètre et imprègne la culture sérieuse », c’est-à-dire que tous les discours de la culture populaire côtoient tous les discours officielle. On assiste dans, Le Roman de Pauline, à un mélange de discours, mais également à un mélange de source. Calixthe Beyala utilise autant de mots familiers que de mots archaïques, désuets, or « la narration carnavalesque est généralement une hybridation textuelle, un mélange de plusieurs styles (haut et bas), de plusieurs tons sérieux et comiques, d’insertions de lettres, de citations, de dialogues reconstitués, de parodies »[18]. Donc Le Roman de Pauline obéit à la narration carnavalesque. Ce qui sous-entend que l’œuvre de Calixthe Beyala est une œuvre carnavalesque. Cependant en deçà de l’emploi de la langue familière se dévoile un langage injurieux et grossier.

     

    2-    L’emploi des injures grossières

     

     

                À Pantin, tout le monde injure tout le monde. C’est une manière d’exprimer leur sentiment, et cette manière est une sorte de violence, voire une violence verbale, pourrons-nous dire. Dans Le Roman de Pauline, « l’injure est bien présente comme une violence qui est faite au monde en ordre, à la société conformiste. »[19] Si l’injure peut passer par un geste, un regard, un silence, bref par d’autres voix/voies, il est cependant évident que la plupart des injures passent par des mots grossiers chez Calixthe Beyala dans Le Roman de Pauline. Ces injures participent, comme la fête ou le carnaval, d’un espace de liberté, d’un instant de refoulement, de relâchement. Tel est le cas des deux prostituées dévisagées par Pauline (p.143). la conversation qu’elles auront avec Pauline est à la mesure d’une provocation dans laquelle chacune est l’offensive.

    -          Qu’est-ce que tu as à nous dévisager, hein ? me demande l’une d’elles en avançant ses grosses lèvres peintes d’un orange vif

    -          Tu veux une photo ?demande l’autre en battant des cils

    -          Je fais déjà des cauchemars, dis-je. Non, sans façon.

    -          Répète ce que tu viens de dire, font elles en s’approchant

    -          Oh, rien. Je vous trouvais héroïques, c’est tout

    -          Écoutez-moi ça ! Elle nous trouve héroïques. Et pourquoi donc ?

    -          Parce que vous permettez aux mecs de moins cafarder, c’est héroïque, je trouve.

    -          Fiche le camp, petite conne, crient-elles. Remue ton sale cul ! Bouge ton putain de derrière. Héroïque ! Héroïque ! (p.143)

    De cet extrait, nous apprenons que Pauline dévisage les prostituées, son regard est provocateur et indiscret à telle enseigne que l’une des prostituée ose lui demander qu’est-ce qu’elle a à leur regarder de la sorte. Et à la suite de l’échange et sous l’effet de la colère viendront les injures telles que « petite conne », « sale cul ». Nous ne devenons-nous pas nous étonner de voir sous la langue des personnages des propos injurieux de la sorte : [« salope » (p.17 et 30), « cette mauviette » (p.24), sale petite perverse » (p.40), « bordel » (p.55), « bandes de nœuds, enculée de ta mère » (p.66), « espèce de traînée » (p.91), « sales cons » (p.141), « bande de couillons » (p.147), etc.], dans le but de se libérer des émotions un moment, de laisser exploser la violence intériorisée. Il faut bien qu’un moment l’on « pète les plombs » (p.17).

    À Pantin, l’injure fait donc parte de vécu quotidien des habitants, et fait de cette banlieue un monde à part. Cependant l’utilisation des injures grossières n’est pas le seul aspect carnavalesque de Le Roman de Pauline. Il y a aussi l’emploi de l’humour.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    III-         LE ROMAN DE PAULINE ET L’HUMOUR

     

     

                Si l’humour est destiné à divertir et à amuser, son usage permet également de relever un point de vue particulier, de critiquer une situation, de se moquer d’un discours comme conformiste, réactionnaire et inacceptable, et d’interpeler le lecteur donc la complicité active est suscitée par les affirmations ou les « non-dit » de l’œuvre. L’humour peut enfin, et également, ridiculiser. L’humour qui se déploie donc dans l’œuvre Le Roman de Pauline de Calixthe Beyala est particulier à elle en effet, l’on reconnait le caractère humoristique de Le Roman de Pauline. Dominique Mataillet, dans Jeune Afrique, dira qu’ « avec ce livre à l’humour grinçant, Calixthe Beyala dresse un tableau très sombre d’une certaine jeunesse… »[20], et Mémoire des arts d’enchérit en affirmant que « Calixthe Beyala restitue avec verdeur, tendresse et humour la quête d’amour… »[21]. L’on ne saurait s’empêcher de sourire devant la description faite par Pauline des personnages, voire devant leurs faits, gestes et attitudes. En lisant donc Le Roman de Pauline, l’on se trouve « dans une exhibition consciente, [dans] un tourbillon de bouffonnerie » (p.13) ou dans « une fête foraine » (p.76 et 171), et l’on peut alors s’interroger comme Pauline face à l’accoutrement de Lou, « c’est carnaval aujourd’hui ? » (p.132). À cette interrogation de Pauline, nous pouvons répondre « oui », car l’humour qui se dégage de l’œuvre est à la lisière de la dérision et de la raillerie.

     

    1-     La dérision

     

     

                Le sentiment par lequel l’on juge les personnages, surtout Pauline, et sa conduite relève de la ridiculisation voire du mépris. Ce mépris, à vrai dire, incite à rire, à se moquer. Cependant loin de ridiculiser Pauline ou les autres, c’est toute une convention, une hiérarchie qui est ainsi mise en dérision. L’on se moque des mœurs dites de bonnes mœurs, ou des bonnes manières.

    -          Et la fourchette, on n’utilise pas de fourchettes chez toi ?me demande la mère de Lou.

    -          […]

    -          Une fourchette pour manger du riz avec du poulet sauce arachides ? Mais c’est bien meilleur avec les doigts.

    -          À table, on utilise une fourchette, jeune demoiselle. (p.95)

    Cet extrait nous montre bien qu’il y a un effet d’humour ; la mère de Lou interpelle Pauline sur le fait qu’elle mange à la main alors qu’elle devrait manger avec une fourchette à table. Pour la mère de Lou, les bonnes manières veulent qu’on mange donc à table avec cuillers, fourchettes, couteaux, etc. ; ce qui sous-entend que Pauline est mal élevée, que sa mère ne lui ait pas apprise les bonnes manières, parce qu’elle fait feindre de ne pas savoir qu’on mange à table avec fourchette : « Et la fourchette, on n’utilise pas de fourchettes chez toi ? » (p.95). Pour la mère de Lou, Pauline méprise les règles de bonne conduite d’où sa réaction. Cette réaction intrigue Lou, sa fille, qui l’appelle : « Tu peux venir instant, maman ? », et lui dit « Pauline est mon invitée, maman. Tu n’as pas à la critiquer. Si elle veut manger avec ses pieds, tu n’as rien à dire. […] Tu mangeais bien avec tes doigts en Afriques, non ? ». En effet, Lou est intriguée parce que sa camarade Pauline est ridiculisée par sa mère. Lou essayera toujours de défendre Pauline à chaque fois que cette dernière est ridiculisée.

    La dérision est en son paroxysme lorsque la mère de la mère de Pauline, ou si nous voulons, la grand-mère de Pauline se fait aveugle, pouvons-nous dire, (se) ridiculiser, sa fille (p.83). Et lorsque ses petits enfants (Pauline et Fabien) découvrent son jeu, elle dit « il y a tant d’horreur dans la vie qu’il vaut mieux de temps à autre se décréter aveugle pour ne pas les voir ». En effet, elle se moque de sa fille d’être une mauvaise mère alors que cette dernière l’accuse d’être aussi une mauvaise mère ou d’être la cause de ce qu’elle est aujourd’hui. Nous pouvons croiser les mains sur notre poitrine pour ne pas éclater de rire comme Pauline, et nous étonner comme Fabien en disant «  Tu n’es plus aveugle » (p.83). Le comportement de la grand-mère de Pauline relève de l’autodérision. Cette autodérision se perçoit aussi chez Lou dont «  sa robe excessivement courte découvre ses cuisses de grenouilles habituées à être moulées dans de jeans ». Lou se ridiculise dans un tel accoutrement (p.132), et Pauline qui se trouve sa nouvelle vie banale qui fait d’elle une autre personne (p.125).

    La dérision dans l’œuvre de Calixthe Beyala met en relief le mépris des mœurs et des valeurs sociales. Ce n’est pas seulement la dérision qui se dégage du ton humoristique de Calixthe Beyala, il y aussi la raillerie.

     

     

     

     

    2-    La raillerie

     

     

                Dans  Le Roman de Pauline, la raillerie est mise en évidence par la description physique (le portrait physique) qu’établit Pauline des personnages, et par la satisfaction des besoins naturels. Cependant, le fond de la toile de cette raillerie porte sur Sarkozy qui raconte des mensonges, « des bobards » : « Tu pourras un jour comme Sarkozy influencer des foules entières en leur racontant des bobards » (p.133). Calixthe Beyala reconnait qu’ « en arrière fond, il y a la France de Nicolas Sarkozy »[22]. Comme susmentionné, la raillerie est appréhendée à travers la description que fait Pauline. En effet,, « le seul médecin au monde à ne […] terroriser » Pauline, le docteur Benssoussian est si maigre qui flotte dans ses vêtements (p.40).

          C’est le docteur Benssoussian, un homme maigre à la peau basanée, fragile et cassante comme une branche séchée, qui donne l’impression de n’avoir plus un gramme de graisse dans le corps. […] Sa chemise en coton beige pendouille sur ses épaules, son pantalon tombe en accordéon sur ses chevilles et ses chaussures sont étrangement disproportionnées à moins qu’elles ne soient de deux pointures supérieures pour lui donner une meilleure aisance.

    Quant à la mère de Pauline, sa situation d’une femme qui ne sait pas garder un homme fait d’elle la risée de Pantin : « on se moque d’elle, on ricane dès qu’elle tourne le dos » (p.51). En parlant de la mère de Lou, l’on apprend qu’elle est très courte, et très intellectuelle, et qu’elle a rendu sa fille Lou « comme bibliothèque » (p.21). En d’autres mots, la mère de Lou est très laide bien qu’elle soit intellectuelle.

          À part ça, ses seins en torpille sous son chandail rose flottant font le désespoir du vocabulaire ; à part ça, sa taille minuscule ne peut éblouir qu’un étranger aux normes en vigueur à Pantin ; à part, ses cheveux crêpelés ont été aplanis par les chocs sismiques du défrisant Skin Success. Leurs pointes rouges comme cul de guenon frisollent autour de son cou. (p.92)

    Le comble de la laideur est mis à nu à travers le portrait de la concierge, Mme Boudois. En plus d’être laide, elle est idiote

          Ses talons retentissent sur le macadam. Son gros manteau froufroute autour de ses énormes chevilles. Son corps est surchargé de vêtements et de courses qui tanguent lourdement à droit, puis à gauche. Elle me sourit jusqu’aux oreilles. Ses poils noirs au-dessus de ses lèvres se durcissent, le froid sans doute. Elle doit se croire très rafraîchissante, l’idiote [avec ses seins qui la tirent au sol]. (p.149)

    Ses différents portraits permettant d’appréhender la laideur dans toute sa splendeur incite au rire, un rire carnavalesque. Ce rire n’est pas une réaction individuelle devant tel ou tel fait drôle.

    La raillerie se perçoit aussi par la satisfaction des besoins naturels. « De la même que les expressions du corps étaient une forme essentielle de la créativité humaine dans le monde carnaval, aussi la littérature carnavalesque […] se concentre sur le corps et ses produits, la passion et la sensualité et la panne des limites. Le monde du carnaval actuel et la littérature carnavalesque sont ultimement conduits par les mêmes forces qui provoquent toujours l’expression et la liberté »[23] et le rire. Pauline, sans gêne, qui dit «  en réalité, je chante, alors que j’ai envie de faire pipi. Je ne pourrai pas atteindre le troisième étage sans pisser. Je me suis arrêtée entre deux étages et je me suis accroupie…» pour pisser (p.40). Plus loin, elle baise son pantalon pour uriner : «  À l’abri d’un arbuste, je baisse mon pantalon et relâche mon corps. Je pisse longuement ». (p.111)

    Le fait de « pisser » relève du carnavalesque, et non seulement elle «  pisse », mais elle «  baise » quand l’envie lui prend. (p.50 et p.169)

    Calixthe Beyala va néanmoins susciter le rire&n


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  • ANNEE 2012-2013

    Université FHB Cocody-Abidjan

    UFR LLC / Département de Lettres Modernes

    UE Grammaire/ Linguistique

    Parcours Linguistique /  CM / Master 1

    Pr hilaire BOHUI

     

    LES THEORIES DU DISCOURS

    Notes de présentation

    La problématique du discours ayant parti lié avec celle de l’énonciation, il paraît plus avantageux, d’un point de vue aussi bien strictement pédagogique que plus largement cognitif, d’établir ce lien d’ordre conceptuel et épistémologique.

    L’homme s’est toujours intéressé à la langue et à sa fonction dans la société. En effet, d’après ce que chaque personne capable d’articuler des mots et des phrases vit au quotidien, on sait que la langue permet aux hommes de communiquer. Elle leur permet ainsi d’être en contact les uns avec les autres. Mais au-delà de cette fonction sociale et universelle de la langue, l’homme s’est investi à savoir comment fonctionne cet "organisme" en lui-même, et dans son rôle de "passerelle" interhumaine. Cette curiosité, ce besoin d’en savoir plus sur la langue expliquent les études qui lui sont consacrées depuis des siècles.

    I - 1 Grammaire prescriptive / normative vs Linguistique(s)

     Selon le point de vue considéré, l’étude d’une langue, de toute langue peut s’orienter au moins dans deux directions avec leurs variantes. D’une part, la Grammaire dite  "prescriptive," "traditionnelle", "normative" qui s’intéresse exclusivement, du moins prioritairement à définir les règles du "bon usage", c’est-à-dire comment écrire et/ou parler correctement une langue.

    D’autre par, toutes les approches que l’on peut regrouper sous la notion de linguistique au sens où cette notion signifie « étude scientifique de la langue » et dont l’intérêt va bien au-delà des questions de "correction" ou du bon usage. Ces approches cherchent à comprendre au mieux le fonctionnement intrinsèque de la langue. Dans cette perspective, nous avons affaire à une démarche "descriptive" (ou descriptiviste). Ces approches linguistiques prennent leur point de départ véritable à partir des travaux du linguiste genevois Ferdinand de Saussure. Ces travaux ont, pour ainsi dire, révolutionné les études linguistiques. Implicitement, cela veut dire qu’avant Saussure, des études pour connaître le fonctionnement de la langue existaient bel et bien. On peut citer la Grammaire de Port-Royal en tant qu’approche comparée des langues.

    Cependant, les travaux de Saussure sont d’une si grande portée dans la conception même de la réflexion sur la langue que tous les spécialistes s’accordent à reconnaître qu’il a révolutionné les études linguistiques. Saussure est en effet considéré comme le père de la linguistique moderne à travers le structuralisme (ou la linguistique structurale) avec les différents "courants" qui s’en réclament plus ou  moins. Parmi ceux-ci, les plus connus sont la grammaire générative, la grammaire transformationnelle (nées aux Etats-Unis d’Amérique), la grammaire distributionnelle.Tous ces courants ou approches du structuralisme défendent la même thèse : la langue est un système de signes clos qu’on doit étudier comme tel et où les éléments n’ont de valeur que dans leur relation de dépendance les uns par rapport aux autres, contribuant ainsi à faire jouer au système (la langue) sa fonction de représentation du monde (désignation de ce qui existe). Mais surtout, la langue, appréhendée comme système de signes est étudiée « en elle-même et pour elle-même ». Cela veut dire que dans l’approche structuraliste (parfois, on dit aussi approche formelle ou formaliste), le linguiste s’intéresse aux règles de fonctionnement intrinsèque (propre) de la langue étudiée. Il s’agit par exemple de décrire comment les signes, c’est-à-dire d’une part les lettres de l’alphabet (représentant des sons) se combinent pour former des mots (autres signes de niveau juste au-dessus de celui des lettres de l’alphabet) ; d’autre part, comment à leur tour les mots se combinent pour former des phrases (niveau supérieur de la combinaison).

    En considérant ces deux principaux niveaux de combinaison des signes de la langue, on dit que celle-ci est doublement articulée, ce que traduit bien la notion de la double articulation de la langue (voir Cours de Linguistique Générale de Saussure) chez les structuralistes et de qualificatif de linguistique descriptiviste. 

    I - 2 Linguistique du code / de la langue vs Linguistique de la parole

    Autre paramètre essentiel à noter dans la linguistique structurale : les phrases  formées par la combinaison des mots et qui occupent le niveau supérieur de l’articulation de la langue sont combinées suivant le principe du sens et bien sûr de la syntaxe pour aboutir aux textes. Le structuraliste ne s’intéressant qu’à la langue et rien qu’à celle-ci, on  dit que le structuralisme est une linguistique du code ou de la langue. En passant volontairement sous silence des étapes intermédiaires caractéristiques de la quête de savoir de l’homme sur la langue pour aller à l’essentiel, on peut dire que les études linguistiques en étaient là lorsque les grammaires génératives et transformationnelles ont innové avec un linguiste américain du nom de Noam CHOMSKY à travers les concepts complémentaires clés que sont la compétence et la performance.

    Le postulat de Chomsky est que tout individu membre d’une communauté linguistique dispose d’une grammaire intériorisée qui lui permet de s’afficher comme sujet social par sa participation aux échanges verbaux. Pour ce linguiste, la " compétence" désigne ainsi l’aptitude virtuelle de tout sujet parlant (le locuteur de toute langue) à produire un nombre infini de phrases à partir d’un modèle. La " performance", elle, désigne l’aptitude du même sujet parlant à interpréter ou comprendre une infinité de phrases à partir d’un modèle donné. Par ce double concept, la parole est ainsi intégrée de fait au champ d’étude linguistique, alors que par le passé on ne s’intéressait qu’au fonctionnement de la langue et non à la parole qui permet de "dire quelque chose". Or, les gestes du corps, les expressions du visage, les soupirs, les mouvements de tête, le ton qu’on utilise en parlant, les circonstances dans lesquelles on parle, tout peut influencer la communication ; tout peut être significatif, tout peut "vouloir dire quelque chose" ; bref, tout peut transmettre un message.  C’est pourquoi tous ces éléments qui ne font pas partie de la langue elle-même et qu’on appelle pour cette raison des facteurs extralinguistiques jouent un rôle important dans une autre approche de la langue qui s’intéresse à la parole, au langage : c’est la linguistique de l’énonciation.

    Il convient de préciser une chose : on parle de linguistique de l’énonciation (au singulier) comme on parle de l’homme (au singulier) pour désigner l’espèce humaine dans toute sa diversité. En effet, la linguistique de l’énonciation ne constitue pas forcément un domaine uniforme, une perspective homogène ; bien au contraire. Elle est traversée par diverses théories avec parfois chacune sa démarche méthodologique voire épistémologique propre. C’est pourquoi on parle des théories de l’énonciation ou des linguistiques énonciatives (voir Marie-Anne Paveau et Georges-Elia Sarfati dans Les grandes théories de la linguistique pour ne citer que cet ouvrage).

     Mais quelle que soit leur orientation, les linguistiques de l’énonciation ont toutes en commun d’aller au-delà de la linguistique de la langue qu’elles critiquent sur ses insuffisances et limites pour « étudier les faits de la parole : la production des énoncés par les locuteurs dans la réalité de la communication » Paveau et Sarfati(2003 : 166). Que signifie donc ce concept fondateur et "révolutionnaire" qu’est l’énonciation ? D’où vient-il ? Quels en sont les figures de proue et les principaux théoriciens?

    I-                    RAPPELS SUCCINCTS SUR LES THEORIES DE L’ENONCIATION     

    Comme cela a été précédemment souligné (voir notes de présentation), la linguistique structurale en général conçoit la langue comme un système autotélique, c’est-à-dire fermé sur lui-même et qu’il faut étudier en tant que tel, les éléments du système n’ayant de sens que les uns par rapport aux autres. On peut donc résumer en disant qu’avec la linguistique structurale, on a affaire à une linguistique du mot et/ ou de la phrase dans laquelle les facteurs extralinguistiques ne comptent pas dans la production du sens et son interprétation.

    Au contraire d’une telle vision, la perspective de l’énonciation qui, justement prend en compte entre autres le locuteur, le contexte de sa prise de parole, les circonstances dans lesquelles cette parole est proférée, etc. est une nouvelle épistémologie (nouvelle manière d’appréhender la langue, nouvelle démarche ou méthode d’analyse) en matière d’étude linguistique. En fait, nous avons affaire non seulement à un changement épistémologique, mais également à une profonde modification conceptuelle : plutôt qu’une linguistique du mot et/ ou de la phrase, il s’agit d’une linguistique du discours au centre de laquelle les notions de sujet d’énonciation (le locuteur) et communication prennent toute leur importance.         

                I -1 L’énonciation : Histoire et définitions

                Comment peut-on alors définir la notion d’énonciation qui semble couvrir tout le processus de communication depuis la production du message jusqu’à sa réception (sa compréhension ou son interprétation) ?  Mais par-dessus tout, d’où vient-il ? A quels linguistiques doit-on cette notion ?

                II -1-1 L’Enonciation : Histoire succincte d’une notion

                L’avis selon lequel Emile Benveniste est le "père" de la théorie de l’énonciation est si répandue qu’on en oublie presque les tout premiers auteurs par qui cette notion a été révélée dans le champ linguistique. Paveau et Sarfati (2003 : 168) notent ainsi que « l’intérêt des linguistes pour les problèmes énonciatifs remonte aux années 1910 et 1920 en Europe et en Russie », époque qui voit l’émergence de la problématique énonciative. Mais l’essor, à la même époque, du modèle structuraliste arrête le développement de cette problématique.

                 Les noms de Charles Bally (Français) et du Russe Mikhaïl Bakhtine-Volochinov (1875-1975) sont cités comme les tous premiers à avoir instruit « la problématique de l’énonciation et de l’interaction ». Le premier, Bally prend la défense des ressources intrinsèques de la langue française à propos du discours indirect libre, en réponse à une critique d’un linguiste allemand sur la « répugnance du français pour le discours indirect libre à cause de la nécessité de la construction conjonctive ». Paveau et Sarfati(2003 : 168).

                Chez Bakhtine, « la conception du langage, fondamentalement interactive, implique nécessairement la prise en compte de l’énonciation » (idem) au centre de la laquelle le sujet parlant tient une place privilégiée et est relation avec son environnement. De là vient que pour lui, « l’énonciation est alors le véritable lieu de la parole, définie comme interaction verbale ». Autrement dit, déjà dans les années 20, l’approche énonciative du langage est inséparable d’une théorie du « sujet », l’instance qui dit " je" en parlant.  Sur cette base, on peut donc soutenir que ces deux auteurs sont les devanciers de Benveniste dont le statut de "père" de la théorie de l’énonciation dans la tradition française est ancré dans les consciences comme une évidence.

                Il faut également noter l’apport d’un linguiste comme Roman Jakobson. En effet, l’intégration de la dimension énonciative faite par ce chercheur à la conception de la communication est sans aucun doute un apport considérable. A ce propos, on ne peut passer sous silence son schéma de la communication (1963) avec ses six fonctions :

    -          la fonction expressive ou émotive, centrée sur l’émetteur ou le destinateur du message (le sujet parlant) ;

    -          la fonction conative qui intéresse le récepteur ou le destinataire du message ;

    -          la fonction référentielle, portant sur l’objet du message, les informations censées objectives ;

    -          la fonction phatique relative au canal utilisé lors de la communication ;

    -          la fonction poétique intéresse le message en tant que tel ; on touche ici au travail sur le style ;

    -          la fonction métalinguistique centrée sur le code lui-même.

     

    Il faut cependant noter que malgré le caractère novateur des travaux de Jakobson, ceux-ci ne manquent pas de soulever de vives critiques sur leurs insuffisances et limites. Parmi les critiques Kerbrat-Orecchioni Catherine (1980 :19). Entre autres reproches faits à la conception de la communication selon Jakobson, c’est le quasi diktat de l’émetteur sur le récepteur dans une sorte de linéarité parfaite des échanges : un locuteur s’adresse à un interlocuteur presque passif, alors que s’il y a échanges de paroles, ils ne peuvent être que mutuels, comme inscrits dans un mouvement de va et vient, l’interlocuteur y prenant une part active au même titre que le locuteur. Ainsi, plutôt que de parler d’énonciation, c’est la notion de co-énonciation qui convient. Telle est la thèse défendue et promue par Antoine Culioli (voir infra)

     

                            I-1-2 Enonciation : définitions

                Comme précédemment annoncé, Emile Benveniste (1902-1976)  passe pour être le père de la théorie de l’énonciation. Rien d’étonnant donc que les définitions de la notion commencent avec lui.

                            I-1-2-1 Benveniste et la théorie de l’énonciation

                Selon Emile Benveniste, « L’énonciation est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation » (1974 : 80). Benveniste, qui remplace la notion de " parole" par celle de "discours" précise qu’il existe une « différence profonde entre le langage comme système de signes et le langage assumé comme exercice par l’individu. Quand l’individu se l’approprie, le langage se tourne en instance de discours ».

                Une telle définition invite à une distinction, voire à une opposition nette entre ce qui relève de la sémiotique et ce qui appartient au domaine sémantique. Pour  Benveniste, le sémiotique se situe du côté de la langue :

                 Enonçons donc ce principe : tout ce qui relève du sémiotique a pour critère nécessaire et suffisant qu’on puisse l’identifier au sein et dans l’usage de la langue. Chaque signe entre dans un réseau de relations et d’oppositions avec d’autres signes qui le définissent, qui le déterminent à l’intérieur de la langue. Qui dit "sémiotique" dit  "intra-linguistique" (1974 : 222-223)

                On retrouve-là l’héritage structuraliste de Benveniste dans cette définition où  la construction du sens est articulé avec les relations entre les signes du système que constitue la langue, avec pour macro-unité linguistique d’analyse la phrase. Mais l’un des apports significatifs de Benveniste à la connaissance du phénomène d’énonciation est sans aucun doute cet ensemble de procédés par lesquels le locuteur s’inscrit dans son énonciation et qu’on appelle les indices grammaticaux de l’énonciation. Chez Benveniste, ils portent le nom d’ "appareil formel de l’énonciation". Mais au-delà, l’appareil formel lui-même traduit un aspect important de la conception de l’énonciation chez Benveniste, c’est la subjectivité des locuteurs ou la subjectivité dans le langage.

                II-1-2-2 L’appareil formel ou les indices grammaticaux de l’énonciation

                On y compte un composant (paramètre) fondamental comme la situation d’énonciation. Cette notion renvoie à l’ensemble des paramètres grâce auxquels la communication peut avoir lieu, à savoir le locuteur, l’interlocuteur, le lieu et le moment de leur échange. Tous font partie de ce qu’on désigne du nom générique de déixis, mot grec signifiant « ostension » c’est-à-dire le fait de montrer et dont les formes linguistiques sont les déictiques. Ceux-ci comprennent traditionnellement les indices personnels et spatio-temporels. La valeur déictique des indices personnels, savoir "je" et " tu" et leurs variantes vient de ce qu’ils signalent la présence du locuteur (pour le "je") et de l’interlocuteur (pour le " tu"). Pour Benveniste, les pronoms de la première et deuxième personnes grammaticales sont les seuls vrais déictiques personnels contrairement au pronom de la troisième personne ("il "). Et pour cause : est identifié comme "je" le locuteur qui, parlant, s’auto-désigne par ce pronom au moment de sa prise de parole, tandis que "tu" renvoie dans la situation de communication à l’instance à qui "je" s’adresse en utilisant ce pronom. Le cas de "Il" (3è personne) est différent dans la mesure où il réfère (renvoie) à la personne dont " je" et "tu" parlent. Et parce qu’il échappe à la situation de communication,  le pronom de la 3è personne est qualifié de « non-personne » par Benveniste :

                Dans les deux premières personnes, il y a à la fois une personne impliquée et un discours sur cette personne. « Je »  désigne celui qui parle et implique en même temps un énoncé sur le compte de « je » : disant « je », je ne puis ne pas parler de moi. A la 2è personne, « tu » est nécessairement désigné par « je » et ne peut être pensé hors d’une situation posée à partir de « je » ; et en même temps, « je » énonce quelque chose comme prédicat de « tu ». Paveau et Sarfati (2003 : 173)

                C’est que la 1ère et 2è personnes n’ont de réalité précise et instantanément saisissable que dans le discours qui les emploie et n’ont pas de signifié stable et universel. Quant aux déictiques spatio-temporels, ils concernent l’espace et le temps dont l’importance dans la communication est reconnue unanimement. Benveniste les présente comme suit :

                Ce sont les indicateurs de la déixis, démonstratifs, adverbes, adjectifs, qui organisent les relations spatiales et temporelles autour du « sujet » pris comme repère : ceci, ici, maintenant, et leurs nombreuses corrélations cela, hier, l’an dernier, demain, etc. Ils ont en commun ce trait de se définir seulement par rapport à l’instance de discours où ils sont produits, c’est-à-dire sous la dépendance du je qui s’y énonce.(idem).

                Dans  L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Kerbrat-Orecchioni reprend pour l’essentiel cette approche de l’énonciation de Benveniste au-delà d’apports importants en termes de " réajustements" de certains aspects des travaux de Benveniste. Ainsi, pour Kerbrat-Orecchioni, l’énonciation est d’abord « le mécanisme d’engendrement d’un texte, le surgissement dans l’énoncé du sujet d’énonciation, l’insertion du locuteur au sein de sa parole ». A partir de cette définition, Kerbrat-Orecchioni précise quel doit être l’objet d’étude à privilégier. Pour elle, la tache du linguiste consiste à procéder à « la recherche des procédés linguistiques […] par lesquels le locuteur imprime sa marque à l’énoncé, s’inscrit dans le message (implicitement ou explicitement) et se situe par rapport à lui (problème de la « distance énonciative »). (1980 : 32)

                On peut donc dire qu’en matière d’énonciation, le locuteur (l’instance qui dit "je") est au centre de l’analyse puisque la construction du sens, c’est-à-dire tout le processus de production et d’interprétation de ce qui est exprimé au moyen de la parole s’organise autour de sa personne, du moment de cette prise de parole, ses choix, sa réalité, son environnement. Si l’on pouvait résumer cette conception dans une formule, ce serait sans doute le Moi – Ici – Maintenant. Dans ces conditions, le terme "énonciation," comme cela apparaît très clairement, doit être envisagé comme le mécanisme ou la technique d’inscription du sujet parlant dans l’énoncé qu’il produit lui-même. Plus simplement, on peut dire que l’énonciation renvoie à « la présence du locuteur à l’intérieur de son propre discours ». Or, il convient de le rappeler, cette présence se fait au moyen d’éléments linguistiques tels que les verbes, les adjectifs, les adverbes (de temps et de lieu), les pronoms personnels etc, connus sous le nom d’indices grammaticaux (de l’énonciation).  A  ce stade, il semble a priori anachronique et sans objet de se demander ce que recouvre la notion de " théorie." Cependant, vu que cette notion a pour complément déterminatif le syntagme "du discours" (théories du discours) quelques élucidations conceptuelles peuvent être utiles.

    II- Quelques Elucidations conceptuelles  

    II-1 Qu’est-ce qu’une "théorie" ?

    Prenons le domaine du sport de rente, en particulier le football professionnel. Une équipe de football se compose d’abord d’athlètes, en l’occurrence les footballeurs. Ceux-ci exercent leur métier dans un encadrement technique dont le premier responsable sur le terrain est l’entraîneur. Celui-ci travaille avec les athlètes selon une certaine "philosophie" du jeu ; cette philosophie c’est sa conception, sa vision du football (ou celle de ses employeurs) censée lui permettre d’atteindre les résultats escomptés, c’est-à-dire les victoires et les trophées pour bâtir au club la notoriété rêvée ou la consolider.  Il existe donc une variété de conceptions du jeu qu’on qualifie parfois aussi de "systèmes" de jeu.

    Par exemple, le football anglais, le "Kick and rush" est réputé pour être un jeu direct, réaliste et sans fioriture, l’efficacité ou la finalité (la victoire ou sa quête) en constituant l’essence. Il en va de même pour le football italien connu pour l’hermétisme ou la rugosité du bastion défensif ; le football brésilien, lui, est réputé pour sa préférence pour le spectacle ou le beau jeu, ce qui autorise certains observateurs à le qualifier de "football champagne." En Côte d’Ivoire, on a parlé du "système Troussier", du nom de l’ex-entraîneur de l’équipe de l’ASEC d’Abidjan. Les observateurs du milieu du football ivoirien connaissent également le système tabouret associé au nom de Yéo Martial.

    Comme on peut le voir, le type de football pratiqué est une approche (une option de jeu parmi d’autres) du football, c’est-à-dire un ensemble de principes et de règles selon lesquels les athlètes doivent évoluer sur l’aire de jeu dans la quête du meilleur résultat possible. Ces principes et règles elles-mêmes s’appuient sur certaines convictions dont ils sont en même temps l’aspect intellectualisé, le côté pratique (la mise en œuvre) incombant aux athlètes en situation de jeu.

    Dans le domaine intellectuel justement, et notamment de la recherche ainsi que de la science, les théories qui y sont la loi du genre constituent pour ainsi dire le socle à partir duquel chaque spécialité de la recherche et de la science aspire aux fins qu’elle s’est assignées ou aux résultats qu’elle prétend obtenir. La notion de théorie telle qu’envisagée dans le cadre de cet enseignement peut donc être définie en première approximation de la manière suivante : ensemble de pensées structurées à partir d’une certaine conviction sur les choses, faits et phénomènes connaissables par l’esprit humain et qui visent à atteindre certains résultats pratiques (pragmatiques) suivant une méthode plus ou moins élaborée à cette fin. Toute théorie suppose donc nécessairement une thèse que l’on promeut (défend).

    Selon Le Petit Robert (2013 : 2548), le terme théorie renvoie ainsi à un « Ensemble d’idées, de concepts abstraits, plus ou moins organisés, appliqué à un domaine particulier ». Dans ce sens, "théorie" a pour synonymes spéculation ; conception, doctrine, système, thèse.  A ce stade, on peut déjà dire qu’une théorie du discours est une approche du discours, c’est-à-dire une certaine conception du discours avec son vocabulaire, son analyse, etc.  Qu’est-ce donc que le "discours"?

    II-2 Que recouvre le terme "Discours" ?

    Dans son acception ordinaire, le mot "discours" est entendu dans le sens de "profération de parole". Une connotation péjorative de "développement verbeux" c’est-à-dire inopportun et dénué d’intérêt est parfois associée à cette acception courante. Dans ses Eléments d’analyse du discours (p 14 -15), G. E. Sarfati présente un "tableau synoptique" du mot qui en dit long sur sa polysémie. Le terme "discours" désigne tour à tour :

    -          Le langage mis en action, la langue assumée par le sujet parlant ; il a alors pour synonyme "parole" en tant qu’il représente le mode d’actualisation par excellence (à l’écrit ou à l’oral) de la langue, code virtuel de communication.

    -          En grammaire de texte, tout énoncé supérieur à la phrase, considéré du point de vue des règles d’enchaînement des suites de phrases.

    -          Pour Benveniste, l’instance d’énonciation (le « moi-ici-maintenant » du sujet parlant).

    Au sens restreint et spécialisé le mot discours renvoie dans cette perspective à tout énoncé envisagé dans sa dimension interactive et s’oppose alors au "récit". Dans cette opposition, le discours se distingue par une énonciation supposant un locuteur et un interlocuteur avec une volonté du premier d’influencer le second. Le terme renvoie ainsi à tout échange verbal entre deux personnes ou plus.

    -          En analyse conversationnelle (une autre théorie du langage voisine et complémentaire de la pragmatique) "discours" a justement pour synonyme  "conversation".

    -          Selon Maingueneau, le discours est un système de contraintes qui régissent la production d’un ensemble illimité d’énoncés à partir d’une certaine position sociale ou idéologique. C’est la question des genres de discours qui est visée ; on parlera ainsi de discours féministe, de discours politique, etc. Il convient ici de distinguer entre type de discours et genre de discours : le premier, d’acception plus large inclut le second qui en est comme une déclinaison ou une modalité. Par exemple, les termes comme coup franc, tir au but, pénalty, carton rouge, hors jeu, etc. s’appliquent au football en tant que genre particulier de sport pris globalement. On dira donc que ces termes appartiennent au discours footballistique en tant que genre en même temps qu’ils relèvent du discours sportif.

    -          Hors de la conception logocentriste du langage, le terme "discours" est également entendu comme tout système de signes non verbal, en étroite relation avec les réseaux de signification ou de signifiance qui intéresse la sémiotique. On pense ici, par exemple aux panneaux et à toutes les signalisations routières qui font le code de la route.

    -          En analyse du discours, l’ensemble des textes considérés en relation avec leurs conditions historiques (sociales, idéologiques) de production. Cette définition rejoint celle antérieure de Maingueneau dans la mesure où elle intègre la dimension des genres (discours syndical, masochiste,  politique, etc).

    Si le mot discours qui en est une composante essentielle est polysémique, l’analyse du discours ne se présente pas davantage de façon unitaire tant les nuances sur son objet sont réelles.  C’est ce qui justifie la notion de théories du discours (au pluriel). Et parce que le  terme discours renvoie à la langue en situation, il a pour synonyme admis le terme "langage." On ne s’étonnera donc pas des différentes composantes de l’intitulé générique de cet enseignement parmi lesquelles initiation à une approche du lange : la pragmatique.

     

    Remarque : Pétition de principe

    La grande polysémie du terme "discours" donne une idée sur l’impossible unanimisme dans la connaissance et le traitement de l’objet "discours" dans le domaine de la linguistique. En effet, autour d’un objet commun envisagé dans une conception logocentrique (primauté de la parole, du verbe) tout aussi partagée, les approches en sciences du langage se multiplient, se chevauchent parfois, revendiquent souvent leur autonomie heuristique et même épistémologique. On hésite ainsi à parler de "disciplines", de "courants", de "domaines" propres et distincts, etc. L’analyse conversationnelle avec ses variantes internes ; l’analyse du discours elle-même tantôt considérée comme une discipline "mère" tantôt comme une spécificité ou un simple espace de problématisation ; la pragmatique et ses différentes approches, etc. montrent bien que dans les théories du discours l’élément structurant est l’objet d’étude commun, c’est-à-dire le discours (la parole ou le langage). G.E. Sarfati et M.A Paveau dans Les grandes théories de la linguistique. De la grammaire comparée à la pragmatique (2003) distinguent ainsi entre les linguistiques discursives qui comprennent la linguistique textuelle, l’analyse du discours et la sémantique textuelle d’une part, et les théories pragmatiques d’autre part. En toute logique donc le présent cours tel qu’intitulé devrait procéder à une revue de littérature sur toutes les approches connues à ce jour en matière d’étude du discours au sens linguistique du terme. Ce ne serait là que tout bénéfice pour chacun. L’orientation donnée à cet enseignement est cependant restrictive, ne privilégiant à dessein que certaines des approches du discours où celui-ci est envisagé dans le cadre d’une interaction sociale et plus particulièrement la pragmatique.

    Pour conclure cette note de présentation, il faut donc observer que la linguistique de l’énonciation apparaît comme un cadre global de problématisation et d’étude du langage ou discours sous différentes approches. Il convient par ailleurs de retenir que dans ce cadre-là, l’étude (de l’énonciation) peut s’orienter dans deux directions complémentaires : d’une part l’étude du mécanisme linguistique d’inscription du sujet parlant dans son propre discours ; d’autre part l’étude de l’interaction verbale ou des actes de langage. La pragmatique privilégie cette deuxième orientation.

    Bibliographie indicative

    Benveniste Emile (1966 &1974). Problèmes de linguistique générale tome 1 &2, Paris, Editions Gallimard.

                Cervoni Jean, 1992 (1987), L’Enonciation, Paris, PUF

    Culioli Antoine (1990-1999), Pour une linguistique de l’énonciation, 3 tomes, Editions Ophys

    Ducrot Oswald (1984), Le Dire et le Dit, Paris, Editions de Minuit

    Kerbrat Orecchioni Catherine (1980). L’Enonciation. De la subjectivité dans le langage. Paris, Armand Colin

    Paveau Marie-Anne, Sarfati Georges-Elia (2003). Les grandes théories de la linguistique. De la grammaire comparée à la pragmatique, Paris, Armand Colin.

     

     

     

     

     

    CH I- Initiation à une théorie du langage : la pragmatique 

                             II –1 La Pragmatique : Définitions  

    Dans l’usage, le mot "pragmatique" appartient  à deux classes grammaticales selon le cotexte ; il peut être employé comme adjectif et comme nom. En tant qu’adjectif, il se rapporte évidemment à un mot ; on dira par exemple de quelqu’un qu’il a un sens pragmatique des choses ; d’un tel autre qu’il a fait preuve d’une attitude pragmatique. Dans ce sens, le mot "pragmatique" est en général compris comme signifiant sens "pratique" ou " réaliste", c’est-à-dire qui n’est pas adepte des grandes théories improductives, oiseuses, etc.

    Selon l’étude de C. Morris sur l’appréhension de toute langue, cette acception adjective du terme "pragmatique" se situe dans le même paradigme que les mots "sémantique" et "syntaxique", toute étude de langue (naturelle ou formelle) comportant un composant sémantique, un composant syntaxique et un composant pragmatique. Si la syntaxe concerne les rapports des signes les uns aux autres ( les règles de combinaison des mots), que la sémantique intéresse leurs relations avec la réalité (le sens ou de signification), la pragmatique, elle, privilégie « les relations des signes avec leurs utilisateurs, leur emploi et leurs effets ». Les auteurs du Dictionnaire d’analyse du discours (p 454) précisent ainsi que : « De manière plus générale, quand on parle aujourd’hui de composant pragmatique ou quand on dit qu’un phénomène est soumis à des "facteurs pragmatiques", on désigne par là le composant qui traite des processus d’interprétation des énoncés en contexte : qu’il s’agisse de la référence des embrayeurs ou des déterminants du nom, qu’il s’agisse de la force illocutoire de l’énoncé, de sa prise en charge par le locuteur (l’énoncé peut être ironique, par exemple) des implicites qu’il libère, des connecteurs, etc. ».

    Cette précision assure l’articulation avec ce qui nous occupe à savoir la pragmatique. Employé comme nom, il faut observer que le mot est assez productif bien qu’il n’ait pas une valeur stable et univoque, dans la mesure où il permet de désigner, selon Patrick Charaudeau et Dominique Maingueneau (Dictionnaire d’analyse du discours, p 454-457) tour à tour une sous discipline de la linguistique ; un certain courant d’étude du discours, ou une  certaine conception du langage.

    II -2 Histoire succincte de la Pragmatique

                Du point de vue étymologique, le terme pragmatique vient du grec "pragma" qui signifie action. Cependant, sans entrer dans les détails historiques et étymologiques, on peut retenir que le terme pragmatique ressortit originellement au domaine de la philosophie, en particulier la philosophie du langage. En effet, tous les spécialistes qui s’intéressent à son histoire évoquent invariablement ses rapports étroits avec la philosophie anglo-saxonne. Selon Dominique Maingueneau (1997: V) « La pragmatique […] a pour contexte culturel privilégié la philosophie anglo-saxonne. Issue des réflexions de philosophes et de logiciens, elle n’est en rien l’apanage des linguistes et ouvre tout autant sur la sociologie ou la psychologie ». Le terme a ensuite intégré le domaine de la linguistique grâce à des auteurs dont le plus représentatif est sans aucun doute l’Anglais John Austin. Dans on ouvrage How to do things with words (1962) traduit de l’anglais en 1970 sous le titre de Quand dire, c’est faire, John Langshaw Austin a théorisé le premier l’interaction verbale en décrivant comment « le langage configure également notre relation à autrui, en quoi l’usage de la parole est aussi une modalité de l’agir ». Plus simplement, cela signifie que c’est Austin qui, le premier a formalisé la manière dont, par le langage, les hommes agissent les uns sur les autres, s’influencent mutuellement et donc comment, de la sorte, parler devient un acte que l’on pose.

    Depuis les travaux de Austin, la langue n’est plus simplement confinée dans sa fonction instrumentale comme c’était le cas jusque-là avec la conception descriptiviste de la linguistique structurale en particulier. Avec Austin, la langue acquiert un statut de modalité ou de moyen d’action. Le langage ou le discours est un "acte" que l’on pose, car parler c’est agir d’où la notion des actes de langage ou de parole. Georges-Elia Sarfati (2002 : 22) note dans cette optique : « En développant une conception opérationnelle de l’usage linguistique, Austin dépasse la philosophie de la représentation en suggérant que le langage est également vecteur d’action ».

    Paul Grice a poursuivi le travail de Austin en particulier sur la problématique de l’implicite, un des objets fondamentaux qui intéressent les théories de l’énonciation en général et celles du discours en particulier. Que recouvre le terme de " implicite" ?  Dans la vie au quotidien, la langue constitue le moyen privilégié des relations humaines (interhumaines ou sociales). Dans bien des circonstances de communication, les hommes parlent et se parlent de manière directe, explicite. Supposons ce dialogue entre des personnes (locuteur1= L1 et locuteur 2 = L2) qui se connaissent et se rencontrent :

    - Bonjour Océane, mais où vas-tu ainsi l’air pressée ? 

    - Au campus ; au revoir !

    On admet d’ordinaire qu’un échange comme celui qui précède ne dissimule rien et que tout y est dit de manière explicite, les informations données n’ayant pas besoin d’un quelconque effort pour être comprises. Mais la réalité des rapports sociaux n’est pas toujours aussi explicite, les échanges communicatifs faisant souvent appel à des non-dits qu’il faut interpréter. Certains de ces non-dits sont inscrits dans la langue elle-même (on les appelle les présupposés), d’autres en revanche dépendent de la situation de communication ou du contexte (ce sont les sous-entendus). En voici quelques exemples :

    1-      Sadia s’est passé de son fauteuil roulant (=Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant / Sadia utilisait un fauteuil roulant avant)

    2-      Kouadio ne boit plus (=Kouadio a cessé de boire / Kouadio buvait avant)

    3-      Pamela est divorcée depuis peu (=Pamela n’est plus mariée / Pamela était mariée jusqu’à une date récente)

    4-      L’effort fait les forts (= si on ne fournit pas d’effort, si on est paresseux on n’a aucune chance d’être fort, on n’obtient aucun résultat)

    5-      Si tu travailles bien, tu auras un cadeau (= Si tu ne travailles pas bien tu n’auras pas de cadeau)

    6-      Tu me répondras si je m’adresse à toi (=Si je m’adresse à quelqu’un d’autre, tu te tais).

    Les trois premiers énoncés relèvent de ce qu’on appelle les présupposés tandis que les trois derniers appartiennent au domaine des sous-entendus, tous deux faisant partie de l’implicite. Sur cette base et à ce stade, on peut définir l’implicite comme tout ce qu’un locuteur laisse entendre et qui comprend la catégorie des sous-entendus et des présupposés. Quelles sont donc les caractéristiques des deux composantes de l’implicite ?

    II-2-1- Présupposés et Sous-entendus : présentation succincte

    Comme cela a été dit précédemment, l’expérience des relations sociales montre qu’ en matière de communication au moyen du langage, les messages peuvent être transmis avec la plus grande clarté possible ou de manière directe qui ne laisse pas de place à l’interprétation, au doute susceptible de conduire à des "erreurs" de compréhension. Toutefois, il est très fréquent que les messages délivrés comportent quelque "zone d’ombre" du fait de l’énonciation même ou des mots utilisés. Dans ces conditions, l’interlocuteur aura besoin de faire un certain effort de décodage ou de faire appel au système épistémique (croyances et connaissances, etc.) partagé avec le locuteur. En effet, pour diverses raisons, la communication interhumaine n’est pas toujours claire comme de l’eau de roche ; bien au contraire, tout n’étant pas toujours dicible en toute transparence, on peut être amené à suggérer les choses, à les dire sans paraître les avoir dites, c’est-à-dire transmettre un message indirect alors même que l’objet principal de la communication est, lui, saisi du premier coup, sans aucune difficulté. Parfois même, cette information en arrière plan qui paraît a priori secondaire peut être la véritable information que l’on cherche à passer. Autrement dit, l’expérience de la communication atteste que l’on peut dire sans vraiment dire, qu’on peut " sous-entendre". Sous-entendre quelque chose en parlant c’est le dire indirectement, de manière voilée ; on dit aussi dans ce sens "insinuer" quelque chose. Considéré de ce point de vue, le sous-entendu est généralement assez bien connu des usagers d’une langue,  que ce soit comme notion ou comme pratique langagière. Cela n’est pas toujours le cas de la présupposition. 

    II-2-1-1 A propos des contenus présupposés

    D’un point de vue morphologique, le terme "présupposé" est comparable à  d’autres comme préposition, prédéterminé, précuire, prédisposition, etc. où le préfixe "pré" est associé à un autre mot. Il s’agit respectivement de position, déterminé, cuire et disposition. Le préfixe permet ainsi d’assigner au mot l’idée d’un état, d’une action antérieure ou simplement de ce qui est "avant".  Pour les besoins de la description, considérons que  le terme "Présupposé" se compose de pré- et –posé et revenons aux exemples précédents :

    1-Sadia s’est passé de son fauteuil roulant (= Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant /Sadia utilisait un fauteuil roulant avant)

    2-Kouadio ne boit plus (=Kouadio a cessé de boire / Kouadio buvait avant)

    3-Pamela est divorcée depuis peu (=Pamela n’est plus mariée / Pamela était mariée jusqu’à une date récente)

    Le sens immédiat de l’énoncé (1) est « Sadia n’utilise plus de fauteuil  roulant» ; c’est l’information principale objet de la communication. Pour cette raison même, elle correspond à ce qu’on appelle le posé du contenu de l’énoncé en tant que message de premier plan délivré par le locuteur et instantanément saisi comme tel.  C’est pourquoi, dit Ducrot (1984 : 20), « le posé est ce que j’affirme en tant que locuteur » ; il soutient encore que « le posé se présente comme simultané à l’acte de communication, comme apparaissant pour la première fois, dans l’acte de communication, au moment de cet acte ».

    Mais énoncer « Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant » c’est dire que, auparavant, il en était autrement et c’est à cet aspect "antérieur" de plus ou moins fraîche date que correspond le sens « Sadia utilisait un fauteuil roulant auparavant ». Or ce sens n’est pas directement formulé par l’énoncé mais vient d’une opération de déduction que l’on nomme inférence. En effet, « Sadia utilisait un fauteuil roulant avant » est inféré de « Sadia s’est passé de son fauteuil roulant » à partir de la connaissance que l’interlocuteur a du code utilisé, c’est-à-dire ici le français. Grâce à cette connaissance, il sait que « ne plus faire une chose » est non seulement l’annonce de la cessation de cette chose mais aussi l’aveu de ce que justement on faisait cette chose par le passé. Ce deuxième sens "caché" et pourtant bien présent en arrière plan, donc non visible parce que non offert sous forme de signes à lire, c’est ce qu’on appelle le présupposé. Il est présupposé, mieux préposé, c’est-à-dire posé avant parce que, en toute logique, on ne peut mettre fin qu’à quelque chose qu’on a déjà commencé à faire et que l’on continuait probablement de faire. Ducrot (1984 : 29-21) observe dans ce sens que « le présupposé est […] commun aux deux personnages du dialogue, comme l’objet d’une complicité fondamentale qui lie entre eux les participants à l’acte de communication » et qui « essaie toujours de se situer dans un passé de la connaissance, éventuellement fictif, auquel le locuteur fait semblant de se référer ». Ainsi dans « Sadia s’est passé de son fauteuil roulant », on ne peut inférer le sens « Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant » sans passer par la reconnaissance préalable de ce que naguère Sadia se servait de fauteuil roulant. Il en va de même pour les énoncés (2) Kouadio ne boit plus et (3) Pamela est divorcée depuis peu : Kouadio ne boit plus signifie « Kouadio a cessé de boire », ce qui est une reconnaissance de ce que Kouadio buvait avant. Quant à (3), il signifie « Pamela n’est plus mariée », ce qui veut dire implicitement que Pamela était mariée auparavant.

    Ces exemples montrent bien une des caractéristiques fondamentales du contenu présupposé ou du présupposé : son affiliation consubstantielle à l’énoncé lui-même et c’est bien ce qui valide la procédure d’inférence en l’activant. L’inférence s’appuie en effet sur les mots mêmes de l’énoncé pour en "extraire" le sens dissimulé. C’est pourquoi Ducrot (1984 : 25) affirme « la détection des présupposés n’est pas liée à une réflexion individuelle des sujets parlants, mais […] elle est inscrite dans la langue ». En effet, le présupposé étant « attaché à l’énoncé lui-même » ainsi qu’ « aux phénomènes syntaxiques les plus généraux », il relève intrinsèquement de la langue (le "composant linguistique"). La présupposition est donc « partie intégrante du sens des énoncés » (1984 :44)

    La deuxième caractéristique des présupposés est qu’ils peuvent subir avec succès le test de négation et d’interrogation par la préservation ou conservation de leur contenu asserté. Pour l’énoncé (1) ce contenu est le fait que Sadia utilisait un fauteuil roulant avant. Selon Ducrot, « les présupposés d’une assertion sont conservés lorsque cette assertion est transformée en négation ou en interrogation ». Ainsi, que ce soit :

    Sadia utilise-t-elle toujours / encore le fauteuil roulant ?

    Sadia n’utilise plus le fauteuil roulant.

    Ce qui est permanent et qui constitue comme un déterminant sémique fixe c’est que Sadia utilisait un fauteuil roulant dans un passé récent.

    Comme on le voit, l’analyse pour arriver à tirer toute la conséquence sémantique des énoncés ci-dessus s’appuie toujours sur certaines unités linguistiques de l’énoncé qu’elle exploite. Dans (1) par exemple,  l’unité sur laquelle s’appuie le travail d’assignation de sens est la suite " n’utilise plus" ; dans l’énoncé (2), c’est "a cessé", et dans (3) "n’est plus". A partir de ce constat, Kerbrat-Orecchioni (1986 : 13) dit ainsi, à propos des « supports linguistiques des contenus implicites » que « toute unité de contenu susceptible d’être décodée possède nécessairement dans l’énoncé un support linguistique quelconque ». Et à la page suivante, l’auteur précise : « Toute unité de contenu, explicite ou implicite, possède un ancrage textuel ou indirect, donc en dernière instance certains supports signifiants sur lesquels repose prioritairement son émergence ».

    Pour résumer, il faut noter que le posé d’un énoncé est le contenu du message délivré en principale intention de communication ; c’est l’information donnée prioritairement à l’interlocuteur. Le présupposé, lui, est le contenu second ou dérivé de l’information principale suivant une procédure de déduction liée aux mots et leur syntaxe, c’est-à-dire à la langue elle-même. Qu’en est-il du contenu sous-entendu ?

    II-2-1-2 A propos des contenus sous-entendus

    Retournons aux énoncés déjà proposés :

    3-L’effort fait les forts (= si on ne fournit pas d’effort, si on est paresseux on n’a aucune chance d’être fort, on n’obtient aucun résultat)

    4-Si tu travailles bien, tu auras un cadeau (= Si tu ne travailles pas bien tu n’auras pas de cadeau)

    5-Tu me répondras si je m’adresse à toi (=Si je m’adresse à quelqu’un d’autre, tu te tais).

    Les significations (entre parenthèse) assignées à ces énoncés sont le résultat d’une forme de raisonnement qu’induit l’interlocuteur en prenant à rebours (à l’opposé) les énoncés donnés. Prenons l’exemple (3). L’interprétation selon laquelle « L’effort fait les forts » signifie "Si on est paresseux on n’obtient aucun résultat" ne provient pas, comme dans le cas des présupposés d’un travail de déduction liée à la langue et qui, pour cette raison même est peu discutable. Si elle prend appui sur un sens st


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  • ANNEE 2012-2013

    Université FHB Cocody-Abidjan

    UFR LLC / Département de Lettres Modernes

    UE Grammaire/ Linguistique

    Parcours Linguistique /  CM / Master 1

    Pr hilaire BOHUI

     

    LES THEORIES DU DISCOURS

    Notes de présentation

    La problématique du discours ayant parti lié avec celle de l’énonciation, il paraît plus avantageux, d’un point de vue aussi bien strictement pédagogique que plus largement cognitif, d’établir ce lien d’ordre conceptuel et épistémologique.

    L’homme s’est toujours intéressé à la langue et à sa fonction dans la société. En effet, d’après ce que chaque personne capable d’articuler des mots et des phrases vit au quotidien, on sait que la langue permet aux hommes de communiquer. Elle leur permet ainsi d’être en contact les uns avec les autres. Mais au-delà de cette fonction sociale et universelle de la langue, l’homme s’est investi à savoir comment fonctionne cet "organisme" en lui-même, et dans son rôle de "passerelle" interhumaine. Cette curiosité, ce besoin d’en savoir plus sur la langue expliquent les études qui lui sont consacrées depuis des siècles.

    I - 1 Grammaire prescriptive / normative vs Linguistique(s)

     Selon le point de vue considéré, l’étude d’une langue, de toute langue peut s’orienter au moins dans deux directions avec leurs variantes. D’une part, la Grammaire dite  "prescriptive," "traditionnelle", "normative" qui s’intéresse exclusivement, du moins prioritairement à définir les règles du "bon usage", c’est-à-dire comment écrire et/ou parler correctement une langue.

    D’autre par, toutes les approches que l’on peut regrouper sous la notion de linguistique au sens où cette notion signifie « étude scientifique de la langue » et dont l’intérêt va bien au-delà des questions de "correction" ou du bon usage. Ces approches cherchent à comprendre au mieux le fonctionnement intrinsèque de la langue. Dans cette perspective, nous avons affaire à une démarche "descriptive" (ou descriptiviste). Ces approches linguistiques prennent leur point de départ véritable à partir des travaux du linguiste genevois Ferdinand de Saussure. Ces travaux ont, pour ainsi dire, révolutionné les études linguistiques. Implicitement, cela veut dire qu’avant Saussure, des études pour connaître le fonctionnement de la langue existaient bel et bien. On peut citer la Grammaire de Port-Royal en tant qu’approche comparée des langues.

    Cependant, les travaux de Saussure sont d’une si grande portée dans la conception même de la réflexion sur la langue que tous les spécialistes s’accordent à reconnaître qu’il a révolutionné les études linguistiques. Saussure est en effet considéré comme le père de la linguistique moderne à travers le structuralisme (ou la linguistique structurale) avec les différents "courants" qui s’en réclament plus ou  moins. Parmi ceux-ci, les plus connus sont la grammaire générative, la grammaire transformationnelle (nées aux Etats-Unis d’Amérique), la grammaire distributionnelle.Tous ces courants ou approches du structuralisme défendent la même thèse : la langue est un système de signes clos qu’on doit étudier comme tel et où les éléments n’ont de valeur que dans leur relation de dépendance les uns par rapport aux autres, contribuant ainsi à faire jouer au système (la langue) sa fonction de représentation du monde (désignation de ce qui existe). Mais surtout, la langue, appréhendée comme système de signes est étudiée « en elle-même et pour elle-même ». Cela veut dire que dans l’approche structuraliste (parfois, on dit aussi approche formelle ou formaliste), le linguiste s’intéresse aux règles de fonctionnement intrinsèque (propre) de la langue étudiée. Il s’agit par exemple de décrire comment les signes, c’est-à-dire d’une part les lettres de l’alphabet (représentant des sons) se combinent pour former des mots (autres signes de niveau juste au-dessus de celui des lettres de l’alphabet) ; d’autre part, comment à leur tour les mots se combinent pour former des phrases (niveau supérieur de la combinaison).

    En considérant ces deux principaux niveaux de combinaison des signes de la langue, on dit que celle-ci est doublement articulée, ce que traduit bien la notion de la double articulation de la langue (voir Cours de Linguistique Générale de Saussure) chez les structuralistes et de qualificatif de linguistique descriptiviste. 

    I - 2 Linguistique du code / de la langue vs Linguistique de la parole

    Autre paramètre essentiel à noter dans la linguistique structurale : les phrases  formées par la combinaison des mots et qui occupent le niveau supérieur de l’articulation de la langue sont combinées suivant le principe du sens et bien sûr de la syntaxe pour aboutir aux textes. Le structuraliste ne s’intéressant qu’à la langue et rien qu’à celle-ci, on  dit que le structuralisme est une linguistique du code ou de la langue. En passant volontairement sous silence des étapes intermédiaires caractéristiques de la quête de savoir de l’homme sur la langue pour aller à l’essentiel, on peut dire que les études linguistiques en étaient là lorsque les grammaires génératives et transformationnelles ont innové avec un linguiste américain du nom de Noam CHOMSKY à travers les concepts complémentaires clés que sont la compétence et la performance.

    Le postulat de Chomsky est que tout individu membre d’une communauté linguistique dispose d’une grammaire intériorisée qui lui permet de s’afficher comme sujet social par sa participation aux échanges verbaux. Pour ce linguiste, la " compétence" désigne ainsi l’aptitude virtuelle de tout sujet parlant (le locuteur de toute langue) à produire un nombre infini de phrases à partir d’un modèle. La " performance", elle, désigne l’aptitude du même sujet parlant à interpréter ou comprendre une infinité de phrases à partir d’un modèle donné. Par ce double concept, la parole est ainsi intégrée de fait au champ d’étude linguistique, alors que par le passé on ne s’intéressait qu’au fonctionnement de la langue et non à la parole qui permet de "dire quelque chose". Or, les gestes du corps, les expressions du visage, les soupirs, les mouvements de tête, le ton qu’on utilise en parlant, les circonstances dans lesquelles on parle, tout peut influencer la communication ; tout peut être significatif, tout peut "vouloir dire quelque chose" ; bref, tout peut transmettre un message.  C’est pourquoi tous ces éléments qui ne font pas partie de la langue elle-même et qu’on appelle pour cette raison des facteurs extralinguistiques jouent un rôle important dans une autre approche de la langue qui s’intéresse à la parole, au langage : c’est la linguistique de l’énonciation.

    Il convient de préciser une chose : on parle de linguistique de l’énonciation (au singulier) comme on parle de l’homme (au singulier) pour désigner l’espèce humaine dans toute sa diversité. En effet, la linguistique de l’énonciation ne constitue pas forcément un domaine uniforme, une perspective homogène ; bien au contraire. Elle est traversée par diverses théories avec parfois chacune sa démarche méthodologique voire épistémologique propre. C’est pourquoi on parle des théories de l’énonciation ou des linguistiques énonciatives (voir Marie-Anne Paveau et Georges-Elia Sarfati dans Les grandes théories de la linguistique pour ne citer que cet ouvrage).

     Mais quelle que soit leur orientation, les linguistiques de l’énonciation ont toutes en commun d’aller au-delà de la linguistique de la langue qu’elles critiquent sur ses insuffisances et limites pour « étudier les faits de la parole : la production des énoncés par les locuteurs dans la réalité de la communication » Paveau et Sarfati(2003 : 166). Que signifie donc ce concept fondateur et "révolutionnaire" qu’est l’énonciation ? D’où vient-il ? Quels en sont les figures de proue et les principaux théoriciens?

    I-                    RAPPELS SUCCINCTS SUR LES THEORIES DE L’ENONCIATION     

    Comme cela a été précédemment souligné (voir notes de présentation), la linguistique structurale en général conçoit la langue comme un système autotélique, c’est-à-dire fermé sur lui-même et qu’il faut étudier en tant que tel, les éléments du système n’ayant de sens que les uns par rapport aux autres. On peut donc résumer en disant qu’avec la linguistique structurale, on a affaire à une linguistique du mot et/ ou de la phrase dans laquelle les facteurs extralinguistiques ne comptent pas dans la production du sens et son interprétation.

    Au contraire d’une telle vision, la perspective de l’énonciation qui, justement prend en compte entre autres le locuteur, le contexte de sa prise de parole, les circonstances dans lesquelles cette parole est proférée, etc. est une nouvelle épistémologie (nouvelle manière d’appréhender la langue, nouvelle démarche ou méthode d’analyse) en matière d’étude linguistique. En fait, nous avons affaire non seulement à un changement épistémologique, mais également à une profonde modification conceptuelle : plutôt qu’une linguistique du mot et/ ou de la phrase, il s’agit d’une linguistique du discours au centre de laquelle les notions de sujet d’énonciation (le locuteur) et communication prennent toute leur importance.         

                I -1 L’énonciation : Histoire et définitions

                Comment peut-on alors définir la notion d’énonciation qui semble couvrir tout le processus de communication depuis la production du message jusqu’à sa réception (sa compréhension ou son interprétation) ?  Mais par-dessus tout, d’où vient-il ? A quels linguistiques doit-on cette notion ?

                II -1-1 L’Enonciation : Histoire succincte d’une notion

                L’avis selon lequel Emile Benveniste est le "père" de la théorie de l’énonciation est si répandue qu’on en oublie presque les tout premiers auteurs par qui cette notion a été révélée dans le champ linguistique. Paveau et Sarfati (2003 : 168) notent ainsi que « l’intérêt des linguistes pour les problèmes énonciatifs remonte aux années 1910 et 1920 en Europe et en Russie », époque qui voit l’émergence de la problématique énonciative. Mais l’essor, à la même époque, du modèle structuraliste arrête le développement de cette problématique.

                 Les noms de Charles Bally (Français) et du Russe Mikhaïl Bakhtine-Volochinov (1875-1975) sont cités comme les tous premiers à avoir instruit « la problématique de l’énonciation et de l’interaction ». Le premier, Bally prend la défense des ressources intrinsèques de la langue française à propos du discours indirect libre, en réponse à une critique d’un linguiste allemand sur la « répugnance du français pour le discours indirect libre à cause de la nécessité de la construction conjonctive ». Paveau et Sarfati(2003 : 168).

                Chez Bakhtine, « la conception du langage, fondamentalement interactive, implique nécessairement la prise en compte de l’énonciation » (idem) au centre de la laquelle le sujet parlant tient une place privilégiée et est relation avec son environnement. De là vient que pour lui, « l’énonciation est alors le véritable lieu de la parole, définie comme interaction verbale ». Autrement dit, déjà dans les années 20, l’approche énonciative du langage est inséparable d’une théorie du « sujet », l’instance qui dit " je" en parlant.  Sur cette base, on peut donc soutenir que ces deux auteurs sont les devanciers de Benveniste dont le statut de "père" de la théorie de l’énonciation dans la tradition française est ancré dans les consciences comme une évidence.

                Il faut également noter l’apport d’un linguiste comme Roman Jakobson. En effet, l’intégration de la dimension énonciative faite par ce chercheur à la conception de la communication est sans aucun doute un apport considérable. A ce propos, on ne peut passer sous silence son schéma de la communication (1963) avec ses six fonctions :

    -          la fonction expressive ou émotive, centrée sur l’émetteur ou le destinateur du message (le sujet parlant) ;

    -          la fonction conative qui intéresse le récepteur ou le destinataire du message ;

    -          la fonction référentielle, portant sur l’objet du message, les informations censées objectives ;

    -          la fonction phatique relative au canal utilisé lors de la communication ;

    -          la fonction poétique intéresse le message en tant que tel ; on touche ici au travail sur le style ;

    -          la fonction métalinguistique centrée sur le code lui-même.

     

    Il faut cependant noter que malgré le caractère novateur des travaux de Jakobson, ceux-ci ne manquent pas de soulever de vives critiques sur leurs insuffisances et limites. Parmi les critiques Kerbrat-Orecchioni Catherine (1980 :19). Entre autres reproches faits à la conception de la communication selon Jakobson, c’est le quasi diktat de l’émetteur sur le récepteur dans une sorte de linéarité parfaite des échanges : un locuteur s’adresse à un interlocuteur presque passif, alors que s’il y a échanges de paroles, ils ne peuvent être que mutuels, comme inscrits dans un mouvement de va et vient, l’interlocuteur y prenant une part active au même titre que le locuteur. Ainsi, plutôt que de parler d’énonciation, c’est la notion de co-énonciation qui convient. Telle est la thèse défendue et promue par Antoine Culioli (voir infra)

     

                            I-1-2 Enonciation : définitions

                Comme précédemment annoncé, Emile Benveniste (1902-1976)  passe pour être le père de la théorie de l’énonciation. Rien d’étonnant donc que les définitions de la notion commencent avec lui.

                            I-1-2-1 Benveniste et la théorie de l’énonciation

                Selon Emile Benveniste, « L’énonciation est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation » (1974 : 80). Benveniste, qui remplace la notion de " parole" par celle de "discours" précise qu’il existe une « différence profonde entre le langage comme système de signes et le langage assumé comme exercice par l’individu. Quand l’individu se l’approprie, le langage se tourne en instance de discours ».

                Une telle définition invite à une distinction, voire à une opposition nette entre ce qui relève de la sémiotique et ce qui appartient au domaine sémantique. Pour  Benveniste, le sémiotique se situe du côté de la langue :

                 Enonçons donc ce principe : tout ce qui relève du sémiotique a pour critère nécessaire et suffisant qu’on puisse l’identifier au sein et dans l’usage de la langue. Chaque signe entre dans un réseau de relations et d’oppositions avec d’autres signes qui le définissent, qui le déterminent à l’intérieur de la langue. Qui dit "sémiotique" dit  "intra-linguistique" (1974 : 222-223)

                On retrouve-là l’héritage structuraliste de Benveniste dans cette définition où  la construction du sens est articulé avec les relations entre les signes du système que constitue la langue, avec pour macro-unité linguistique d’analyse la phrase. Mais l’un des apports significatifs de Benveniste à la connaissance du phénomène d’énonciation est sans aucun doute cet ensemble de procédés par lesquels le locuteur s’inscrit dans son énonciation et qu’on appelle les indices grammaticaux de l’énonciation. Chez Benveniste, ils portent le nom d’ "appareil formel de l’énonciation". Mais au-delà, l’appareil formel lui-même traduit un aspect important de la conception de l’énonciation chez Benveniste, c’est la subjectivité des locuteurs ou la subjectivité dans le langage.

                II-1-2-2 L’appareil formel ou les indices grammaticaux de l’énonciation

                On y compte un composant (paramètre) fondamental comme la situation d’énonciation. Cette notion renvoie à l’ensemble des paramètres grâce auxquels la communication peut avoir lieu, à savoir le locuteur, l’interlocuteur, le lieu et le moment de leur échange. Tous font partie de ce qu’on désigne du nom générique de déixis, mot grec signifiant « ostension » c’est-à-dire le fait de montrer et dont les formes linguistiques sont les déictiques. Ceux-ci comprennent traditionnellement les indices personnels et spatio-temporels. La valeur déictique des indices personnels, savoir "je" et " tu" et leurs variantes vient de ce qu’ils signalent la présence du locuteur (pour le "je") et de l’interlocuteur (pour le " tu"). Pour Benveniste, les pronoms de la première et deuxième personnes grammaticales sont les seuls vrais déictiques personnels contrairement au pronom de la troisième personne ("il "). Et pour cause : est identifié comme "je" le locuteur qui, parlant, s’auto-désigne par ce pronom au moment de sa prise de parole, tandis que "tu" renvoie dans la situation de communication à l’instance à qui "je" s’adresse en utilisant ce pronom. Le cas de "Il" (3è personne) est différent dans la mesure où il réfère (renvoie) à la personne dont " je" et "tu" parlent. Et parce qu’il échappe à la situation de communication,  le pronom de la 3è personne est qualifié de « non-personne » par Benveniste :

                Dans les deux premières personnes, il y a à la fois une personne impliquée et un discours sur cette personne. « Je »  désigne celui qui parle et implique en même temps un énoncé sur le compte de « je » : disant « je », je ne puis ne pas parler de moi. A la 2è personne, « tu » est nécessairement désigné par « je » et ne peut être pensé hors d’une situation posée à partir de « je » ; et en même temps, « je » énonce quelque chose comme prédicat de « tu ». Paveau et Sarfati (2003 : 173)

                C’est que la 1ère et 2è personnes n’ont de réalité précise et instantanément saisissable que dans le discours qui les emploie et n’ont pas de signifié stable et universel. Quant aux déictiques spatio-temporels, ils concernent l’espace et le temps dont l’importance dans la communication est reconnue unanimement. Benveniste les présente comme suit :

                Ce sont les indicateurs de la déixis, démonstratifs, adverbes, adjectifs, qui organisent les relations spatiales et temporelles autour du « sujet » pris comme repère : ceci, ici, maintenant, et leurs nombreuses corrélations cela, hier, l’an dernier, demain, etc. Ils ont en commun ce trait de se définir seulement par rapport à l’instance de discours où ils sont produits, c’est-à-dire sous la dépendance du je qui s’y énonce.(idem).

                Dans  L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Kerbrat-Orecchioni reprend pour l’essentiel cette approche de l’énonciation de Benveniste au-delà d’apports importants en termes de " réajustements" de certains aspects des travaux de Benveniste. Ainsi, pour Kerbrat-Orecchioni, l’énonciation est d’abord « le mécanisme d’engendrement d’un texte, le surgissement dans l’énoncé du sujet d’énonciation, l’insertion du locuteur au sein de sa parole ». A partir de cette définition, Kerbrat-Orecchioni précise quel doit être l’objet d’étude à privilégier. Pour elle, la tache du linguiste consiste à procéder à « la recherche des procédés linguistiques […] par lesquels le locuteur imprime sa marque à l’énoncé, s’inscrit dans le message (implicitement ou explicitement) et se situe par rapport à lui (problème de la « distance énonciative »). (1980 : 32)

                On peut donc dire qu’en matière d’énonciation, le locuteur (l’instance qui dit "je") est au centre de l’analyse puisque la construction du sens, c’est-à-dire tout le processus de production et d’interprétation de ce qui est exprimé au moyen de la parole s’organise autour de sa personne, du moment de cette prise de parole, ses choix, sa réalité, son environnement. Si l’on pouvait résumer cette conception dans une formule, ce serait sans doute le Moi – Ici – Maintenant. Dans ces conditions, le terme "énonciation," comme cela apparaît très clairement, doit être envisagé comme le mécanisme ou la technique d’inscription du sujet parlant dans l’énoncé qu’il produit lui-même. Plus simplement, on peut dire que l’énonciation renvoie à « la présence du locuteur à l’intérieur de son propre discours ». Or, il convient de le rappeler, cette présence se fait au moyen d’éléments linguistiques tels que les verbes, les adjectifs, les adverbes (de temps et de lieu), les pronoms personnels etc, connus sous le nom d’indices grammaticaux (de l’énonciation).  A  ce stade, il semble a priori anachronique et sans objet de se demander ce que recouvre la notion de " théorie." Cependant, vu que cette notion a pour complément déterminatif le syntagme "du discours" (théories du discours) quelques élucidations conceptuelles peuvent être utiles.

    II- Quelques Elucidations conceptuelles  

    II-1 Qu’est-ce qu’une "théorie" ?

    Prenons le domaine du sport de rente, en particulier le football professionnel. Une équipe de football se compose d’abord d’athlètes, en l’occurrence les footballeurs. Ceux-ci exercent leur métier dans un encadrement technique dont le premier responsable sur le terrain est l’entraîneur. Celui-ci travaille avec les athlètes selon une certaine "philosophie" du jeu ; cette philosophie c’est sa conception, sa vision du football (ou celle de ses employeurs) censée lui permettre d’atteindre les résultats escomptés, c’est-à-dire les victoires et les trophées pour bâtir au club la notoriété rêvée ou la consolider.  Il existe donc une variété de conceptions du jeu qu’on qualifie parfois aussi de "systèmes" de jeu.

    Par exemple, le football anglais, le "Kick and rush" est réputé pour être un jeu direct, réaliste et sans fioriture, l’efficacité ou la finalité (la victoire ou sa quête) en constituant l’essence. Il en va de même pour le football italien connu pour l’hermétisme ou la rugosité du bastion défensif ; le football brésilien, lui, est réputé pour sa préférence pour le spectacle ou le beau jeu, ce qui autorise certains observateurs à le qualifier de "football champagne." En Côte d’Ivoire, on a parlé du "système Troussier", du nom de l’ex-entraîneur de l’équipe de l’ASEC d’Abidjan. Les observateurs du milieu du football ivoirien connaissent également le système tabouret associé au nom de Yéo Martial.

    Comme on peut le voir, le type de football pratiqué est une approche (une option de jeu parmi d’autres) du football, c’est-à-dire un ensemble de principes et de règles selon lesquels les athlètes doivent évoluer sur l’aire de jeu dans la quête du meilleur résultat possible. Ces principes et règles elles-mêmes s’appuient sur certaines convictions dont ils sont en même temps l’aspect intellectualisé, le côté pratique (la mise en œuvre) incombant aux athlètes en situation de jeu.

    Dans le domaine intellectuel justement, et notamment de la recherche ainsi que de la science, les théories qui y sont la loi du genre constituent pour ainsi dire le socle à partir duquel chaque spécialité de la recherche et de la science aspire aux fins qu’elle s’est assignées ou aux résultats qu’elle prétend obtenir. La notion de théorie telle qu’envisagée dans le cadre de cet enseignement peut donc être définie en première approximation de la manière suivante : ensemble de pensées structurées à partir d’une certaine conviction sur les choses, faits et phénomènes connaissables par l’esprit humain et qui visent à atteindre certains résultats pratiques (pragmatiques) suivant une méthode plus ou moins élaborée à cette fin. Toute théorie suppose donc nécessairement une thèse que l’on promeut (défend).

    Selon Le Petit Robert (2013 : 2548), le terme théorie renvoie ainsi à un « Ensemble d’idées, de concepts abstraits, plus ou moins organisés, appliqué à un domaine particulier ». Dans ce sens, "théorie" a pour synonymes spéculation ; conception, doctrine, système, thèse.  A ce stade, on peut déjà dire qu’une théorie du discours est une approche du discours, c’est-à-dire une certaine conception du discours avec son vocabulaire, son analyse, etc.  Qu’est-ce donc que le "discours"?

    II-2 Que recouvre le terme "Discours" ?

    Dans son acception ordinaire, le mot "discours" est entendu dans le sens de "profération de parole". Une connotation péjorative de "développement verbeux" c’est-à-dire inopportun et dénué d’intérêt est parfois associée à cette acception courante. Dans ses Eléments d’analyse du discours (p 14 -15), G. E. Sarfati présente un "tableau synoptique" du mot qui en dit long sur sa polysémie. Le terme "discours" désigne tour à tour :

    -          Le langage mis en action, la langue assumée par le sujet parlant ; il a alors pour synonyme "parole" en tant qu’il représente le mode d’actualisation par excellence (à l’écrit ou à l’oral) de la langue, code virtuel de communication.

    -          En grammaire de texte, tout énoncé supérieur à la phrase, considéré du point de vue des règles d’enchaînement des suites de phrases.

    -          Pour Benveniste, l’instance d’énonciation (le « moi-ici-maintenant » du sujet parlant).

    Au sens restreint et spécialisé le mot discours renvoie dans cette perspective à tout énoncé envisagé dans sa dimension interactive et s’oppose alors au "récit". Dans cette opposition, le discours se distingue par une énonciation supposant un locuteur et un interlocuteur avec une volonté du premier d’influencer le second. Le terme renvoie ainsi à tout échange verbal entre deux personnes ou plus.

    -          En analyse conversationnelle (une autre théorie du langage voisine et complémentaire de la pragmatique) "discours" a justement pour synonyme  "conversation".

    -          Selon Maingueneau, le discours est un système de contraintes qui régissent la production d’un ensemble illimité d’énoncés à partir d’une certaine position sociale ou idéologique. C’est la question des genres de discours qui est visée ; on parlera ainsi de discours féministe, de discours politique, etc. Il convient ici de distinguer entre type de discours et genre de discours : le premier, d’acception plus large inclut le second qui en est comme une déclinaison ou une modalité. Par exemple, les termes comme coup franc, tir au but, pénalty, carton rouge, hors jeu, etc. s’appliquent au football en tant que genre particulier de sport pris globalement. On dira donc que ces termes appartiennent au discours footballistique en tant que genre en même temps qu’ils relèvent du discours sportif.

    -          Hors de la conception logocentriste du langage, le terme "discours" est également entendu comme tout système de signes non verbal, en étroite relation avec les réseaux de signification ou de signifiance qui intéresse la sémiotique. On pense ici, par exemple aux panneaux et à toutes les signalisations routières qui font le code de la route.

    -          En analyse du discours, l’ensemble des textes considérés en relation avec leurs conditions historiques (sociales, idéologiques) de production. Cette définition rejoint celle antérieure de Maingueneau dans la mesure où elle intègre la dimension des genres (discours syndical, masochiste,  politique, etc).

    Si le mot discours qui en est une composante essentielle est polysémique, l’analyse du discours ne se présente pas davantage de façon unitaire tant les nuances sur son objet sont réelles.  C’est ce qui justifie la notion de théories du discours (au pluriel). Et parce que le  terme discours renvoie à la langue en situation, il a pour synonyme admis le terme "langage." On ne s’étonnera donc pas des différentes composantes de l’intitulé générique de cet enseignement parmi lesquelles initiation à une approche du lange : la pragmatique.

     

    Remarque : Pétition de principe

    La grande polysémie du terme "discours" donne une idée sur l’impossible unanimisme dans la connaissance et le traitement de l’objet "discours" dans le domaine de la linguistique. En effet, autour d’un objet commun envisagé dans une conception logocentrique (primauté de la parole, du verbe) tout aussi partagée, les approches en sciences du langage se multiplient, se chevauchent parfois, revendiquent souvent leur autonomie heuristique et même épistémologique. On hésite ainsi à parler de "disciplines", de "courants", de "domaines" propres et distincts, etc. L’analyse conversationnelle avec ses variantes internes ; l’analyse du discours elle-même tantôt considérée comme une discipline "mère" tantôt comme une spécificité ou un simple espace de problématisation ; la pragmatique et ses différentes approches, etc. montrent bien que dans les théories du discours l’élément structurant est l’objet d’étude commun, c’est-à-dire le discours (la parole ou le langage). G.E. Sarfati et M.A Paveau dans Les grandes théories de la linguistique. De la grammaire comparée à la pragmatique (2003) distinguent ainsi entre les linguistiques discursives qui comprennent la linguistique textuelle, l’analyse du discours et la sémantique textuelle d’une part, et les théories pragmatiques d’autre part. En toute logique donc le présent cours tel qu’intitulé devrait procéder à une revue de littérature sur toutes les approches connues à ce jour en matière d’étude du discours au sens linguistique du terme. Ce ne serait là que tout bénéfice pour chacun. L’orientation donnée à cet enseignement est cependant restrictive, ne privilégiant à dessein que certaines des approches du discours où celui-ci est envisagé dans le cadre d’une interaction sociale et plus particulièrement la pragmatique.

    Pour conclure cette note de présentation, il faut donc observer que la linguistique de l’énonciation apparaît comme un cadre global de problématisation et d’étude du langage ou discours sous différentes approches. Il convient par ailleurs de retenir que dans ce cadre-là, l’étude (de l’énonciation) peut s’orienter dans deux directions complémentaires : d’une part l’étude du mécanisme linguistique d’inscription du sujet parlant dans son propre discours ; d’autre part l’étude de l’interaction verbale ou des actes de langage. La pragmatique privilégie cette deuxième orientation.

    Bibliographie indicative

    Benveniste Emile (1966 &1974). Problèmes de linguistique générale tome 1 &2, Paris, Editions Gallimard.

                Cervoni Jean, 1992 (1987), L’Enonciation, Paris, PUF

    Culioli Antoine (1990-1999), Pour une linguistique de l’énonciation, 3 tomes, Editions Ophys

    Ducrot Oswald (1984), Le Dire et le Dit, Paris, Editions de Minuit

    Kerbrat Orecchioni Catherine (1980). L’Enonciation. De la subjectivité dans le langage. Paris, Armand Colin

    Paveau Marie-Anne, Sarfati Georges-Elia (2003). Les grandes théories de la linguistique. De la grammaire comparée à la pragmatique, Paris, Armand Colin.

     

     

     

     

     

    CH I- Initiation à une théorie du langage : la pragmatique 

                             II –1 La Pragmatique : Définitions  

    Dans l’usage, le mot "pragmatique" appartient  à deux classes grammaticales selon le cotexte ; il peut être employé comme adjectif et comme nom. En tant qu’adjectif, il se rapporte évidemment à un mot ; on dira par exemple de quelqu’un qu’il a un sens pragmatique des choses ; d’un tel autre qu’il a fait preuve d’une attitude pragmatique. Dans ce sens, le mot "pragmatique" est en général compris comme signifiant sens "pratique" ou " réaliste", c’est-à-dire qui n’est pas adepte des grandes théories improductives, oiseuses, etc.

    Selon l’étude de C. Morris sur l’appréhension de toute langue, cette acception adjective du terme "pragmatique" se situe dans le même paradigme que les mots "sémantique" et "syntaxique", toute étude de langue (naturelle ou formelle) comportant un composant sémantique, un composant syntaxique et un composant pragmatique. Si la syntaxe concerne les rapports des signes les uns aux autres ( les règles de combinaison des mots), que la sémantique intéresse leurs relations avec la réalité (le sens ou de signification), la pragmatique, elle, privilégie « les relations des signes avec leurs utilisateurs, leur emploi et leurs effets ». Les auteurs du Dictionnaire d’analyse du discours (p 454) précisent ainsi que : « De manière plus générale, quand on parle aujourd’hui de composant pragmatique ou quand on dit qu’un phénomène est soumis à des "facteurs pragmatiques", on désigne par là le composant qui traite des processus d’interprétation des énoncés en contexte : qu’il s’agisse de la référence des embrayeurs ou des déterminants du nom, qu’il s’agisse de la force illocutoire de l’énoncé, de sa prise en charge par le locuteur (l’énoncé peut être ironique, par exemple) des implicites qu’il libère, des connecteurs, etc. ».

    Cette précision assure l’articulation avec ce qui nous occupe à savoir la pragmatique. Employé comme nom, il faut observer que le mot est assez productif bien qu’il n’ait pas une valeur stable et univoque, dans la mesure où il permet de désigner, selon Patrick Charaudeau et Dominique Maingueneau (Dictionnaire d’analyse du discours, p 454-457) tour à tour une sous discipline de la linguistique ; un certain courant d’étude du discours, ou une  certaine conception du langage.

    II -2 Histoire succincte de la Pragmatique

                Du point de vue étymologique, le terme pragmatique vient du grec "pragma" qui signifie action. Cependant, sans entrer dans les détails historiques et étymologiques, on peut retenir que le terme pragmatique ressortit originellement au domaine de la philosophie, en particulier la philosophie du langage. En effet, tous les spécialistes qui s’intéressent à son histoire évoquent invariablement ses rapports étroits avec la philosophie anglo-saxonne. Selon Dominique Maingueneau (1997: V) « La pragmatique […] a pour contexte culturel privilégié la philosophie anglo-saxonne. Issue des réflexions de philosophes et de logiciens, elle n’est en rien l’apanage des linguistes et ouvre tout autant sur la sociologie ou la psychologie ». Le terme a ensuite intégré le domaine de la linguistique grâce à des auteurs dont le plus représentatif est sans aucun doute l’Anglais John Austin. Dans on ouvrage How to do things with words (1962) traduit de l’anglais en 1970 sous le titre de Quand dire, c’est faire, John Langshaw Austin a théorisé le premier l’interaction verbale en décrivant comment « le langage configure également notre relation à autrui, en quoi l’usage de la parole est aussi une modalité de l’agir ». Plus simplement, cela signifie que c’est Austin qui, le premier a formalisé la manière dont, par le langage, les hommes agissent les uns sur les autres, s’influencent mutuellement et donc comment, de la sorte, parler devient un acte que l’on pose.

    Depuis les travaux de Austin, la langue n’est plus simplement confinée dans sa fonction instrumentale comme c’était le cas jusque-là avec la conception descriptiviste de la linguistique structurale en particulier. Avec Austin, la langue acquiert un statut de modalité ou de moyen d’action. Le langage ou le discours est un "acte" que l’on pose, car parler c’est agir d’où la notion des actes de langage ou de parole. Georges-Elia Sarfati (2002 : 22) note dans cette optique : « En développant une conception opérationnelle de l’usage linguistique, Austin dépasse la philosophie de la représentation en suggérant que le langage est également vecteur d’action ».

    Paul Grice a poursuivi le travail de Austin en particulier sur la problématique de l’implicite, un des objets fondamentaux qui intéressent les théories de l’énonciation en général et celles du discours en particulier. Que recouvre le terme de " implicite" ?  Dans la vie au quotidien, la langue constitue le moyen privilégié des relations humaines (interhumaines ou sociales). Dans bien des circonstances de communication, les hommes parlent et se parlent de manière directe, explicite. Supposons ce dialogue entre des personnes (locuteur1= L1 et locuteur 2 = L2) qui se connaissent et se rencontrent :

    - Bonjour Océane, mais où vas-tu ainsi l’air pressée ? 

    - Au campus ; au revoir !

    On admet d’ordinaire qu’un échange comme celui qui précède ne dissimule rien et que tout y est dit de manière explicite, les informations données n’ayant pas besoin d’un quelconque effort pour être comprises. Mais la réalité des rapports sociaux n’est pas toujours aussi explicite, les échanges communicatifs faisant souvent appel à des non-dits qu’il faut interpréter. Certains de ces non-dits sont inscrits dans la langue elle-même (on les appelle les présupposés), d’autres en revanche dépendent de la situation de communication ou du contexte (ce sont les sous-entendus). En voici quelques exemples :

    1-      Sadia s’est passé de son fauteuil roulant (=Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant / Sadia utilisait un fauteuil roulant avant)

    2-      Kouadio ne boit plus (=Kouadio a cessé de boire / Kouadio buvait avant)

    3-      Pamela est divorcée depuis peu (=Pamela n’est plus mariée / Pamela était mariée jusqu’à une date récente)

    4-      L’effort fait les forts (= si on ne fournit pas d’effort, si on est paresseux on n’a aucune chance d’être fort, on n’obtient aucun résultat)

    5-      Si tu travailles bien, tu auras un cadeau (= Si tu ne travailles pas bien tu n’auras pas de cadeau)

    6-      Tu me répondras si je m’adresse à toi (=Si je m’adresse à quelqu’un d’autre, tu te tais).

    Les trois premiers énoncés relèvent de ce qu’on appelle les présupposés tandis que les trois derniers appartiennent au domaine des sous-entendus, tous deux faisant partie de l’implicite. Sur cette base et à ce stade, on peut définir l’implicite comme tout ce qu’un locuteur laisse entendre et qui comprend la catégorie des sous-entendus et des présupposés. Quelles sont donc les caractéristiques des deux composantes de l’implicite ?

    II-2-1- Présupposés et Sous-entendus : présentation succincte

    Comme cela a été dit précédemment, l’expérience des relations sociales montre qu’ en matière de communication au moyen du langage, les messages peuvent être transmis avec la plus grande clarté possible ou de manière directe qui ne laisse pas de place à l’interprétation, au doute susceptible de conduire à des "erreurs" de compréhension. Toutefois, il est très fréquent que les messages délivrés comportent quelque "zone d’ombre" du fait de l’énonciation même ou des mots utilisés. Dans ces conditions, l’interlocuteur aura besoin de faire un certain effort de décodage ou de faire appel au système épistémique (croyances et connaissances, etc.) partagé avec le locuteur. En effet, pour diverses raisons, la communication interhumaine n’est pas toujours claire comme de l’eau de roche ; bien au contraire, tout n’étant pas toujours dicible en toute transparence, on peut être amené à suggérer les choses, à les dire sans paraître les avoir dites, c’est-à-dire transmettre un message indirect alors même que l’objet principal de la communication est, lui, saisi du premier coup, sans aucune difficulté. Parfois même, cette information en arrière plan qui paraît a priori secondaire peut être la véritable information que l’on cherche à passer. Autrement dit, l’expérience de la communication atteste que l’on peut dire sans vraiment dire, qu’on peut " sous-entendre". Sous-entendre quelque chose en parlant c’est le dire indirectement, de manière voilée ; on dit aussi dans ce sens "insinuer" quelque chose. Considéré de ce point de vue, le sous-entendu est généralement assez bien connu des usagers d’une langue,  que ce soit comme notion ou comme pratique langagière. Cela n’est pas toujours le cas de la présupposition. 

    II-2-1-1 A propos des contenus présupposés

    D’un point de vue morphologique, le terme "présupposé" est comparable à  d’autres comme préposition, prédéterminé, précuire, prédisposition, etc. où le préfixe "pré" est associé à un autre mot. Il s’agit respectivement de position, déterminé, cuire et disposition. Le préfixe permet ainsi d’assigner au mot l’idée d’un état, d’une action antérieure ou simplement de ce qui est "avant".  Pour les besoins de la description, considérons que  le terme "Présupposé" se compose de pré- et –posé et revenons aux exemples précédents :

    1-Sadia s’est passé de son fauteuil roulant (= Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant /Sadia utilisait un fauteuil roulant avant)

    2-Kouadio ne boit plus (=Kouadio a cessé de boire / Kouadio buvait avant)

    3-Pamela est divorcée depuis peu (=Pamela n’est plus mariée / Pamela était mariée jusqu’à une date récente)

    Le sens immédiat de l’énoncé (1) est « Sadia n’utilise plus de fauteuil  roulant» ; c’est l’information principale objet de la communication. Pour cette raison même, elle correspond à ce qu’on appelle le posé du contenu de l’énoncé en tant que message de premier plan délivré par le locuteur et instantanément saisi comme tel.  C’est pourquoi, dit Ducrot (1984 : 20), « le posé est ce que j’affirme en tant que locuteur » ; il soutient encore que « le posé se présente comme simultané à l’acte de communication, comme apparaissant pour la première fois, dans l’acte de communication, au moment de cet acte ».

    Mais énoncer « Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant » c’est dire que, auparavant, il en était autrement et c’est à cet aspect "antérieur" de plus ou moins fraîche date que correspond le sens « Sadia utilisait un fauteuil roulant auparavant ». Or ce sens n’est pas directement formulé par l’énoncé mais vient d’une opération de déduction que l’on nomme inférence. En effet, « Sadia utilisait un fauteuil roulant avant » est inféré de « Sadia s’est passé de son fauteuil roulant » à partir de la connaissance que l’interlocuteur a du code utilisé, c’est-à-dire ici le français. Grâce à cette connaissance, il sait que « ne plus faire une chose » est non seulement l’annonce de la cessation de cette chose mais aussi l’aveu de ce que justement on faisait cette chose par le passé. Ce deuxième sens "caché" et pourtant bien présent en arrière plan, donc non visible parce que non offert sous forme de signes à lire, c’est ce qu’on appelle le présupposé. Il est présupposé, mieux préposé, c’est-à-dire posé avant parce que, en toute logique, on ne peut mettre fin qu’à quelque chose qu’on a déjà commencé à faire et que l’on continuait probablement de faire. Ducrot (1984 : 29-21) observe dans ce sens que « le présupposé est […] commun aux deux personnages du dialogue, comme l’objet d’une complicité fondamentale qui lie entre eux les participants à l’acte de communication » et qui « essaie toujours de se situer dans un passé de la connaissance, éventuellement fictif, auquel le locuteur fait semblant de se référer ». Ainsi dans « Sadia s’est passé de son fauteuil roulant », on ne peut inférer le sens « Sadia n’utilise plus de fauteuil roulant » sans passer par la reconnaissance préalable de ce que naguère Sadia se servait de fauteuil roulant. Il en va de même pour les énoncés (2) Kouadio ne boit plus et (3) Pamela est divorcée depuis peu : Kouadio ne boit plus signifie « Kouadio a cessé de boire », ce qui est une reconnaissance de ce que Kouadio buvait avant. Quant à (3), il signifie « Pamela n’est plus mariée », ce qui veut dire implicitement que Pamela était mariée auparavant.

    Ces exemples montrent bien une des caractéristiques fondamentales du contenu présupposé ou du présupposé : son affiliation consubstantielle à l’énoncé lui-même et c’est bien ce qui valide la procédure d’inférence en l’activant. L’inférence s’appuie en effet sur les mots mêmes de l’énoncé pour en "extraire" le sens dissimulé. C’est pourquoi Ducrot (1984 : 25) affirme « la détection des présupposés n’est pas liée à une réflexion individuelle des sujets parlants, mais […] elle est inscrite dans la langue ». En effet, le présupposé étant « attaché à l’énoncé lui-même » ainsi qu’ « aux phénomènes syntaxiques les plus généraux », il relève intrinsèquement de la langue (le "composant linguistique"). La présupposition est donc « partie intégrante du sens des énoncés » (1984 :44)

    La deuxième caractéristique des présupposés est qu’ils peuvent subir avec succès le test de négation et d’interrogation par la préservation ou conservation de leur contenu asserté. Pour l’énoncé (1) ce contenu est le fait que Sadia utilisait un fauteuil roulant avant. Selon Ducrot, « les présupposés d’une assertion sont conservés lorsque cette assertion est transformée en négation ou en interrogation ». Ainsi, que ce soit :

    Sadia utilise-t-elle toujours / encore le fauteuil roulant ?

    Sadia n’utilise plus le fauteuil roulant.

    Ce qui est permanent et qui constitue comme un déterminant sémique fixe c’est que Sadia utilisait un fauteuil roulant dans un passé récent.

    Comme on le voit, l’analyse pour arriver à tirer toute la conséquence sémantique des énoncés ci-dessus s’appuie toujours sur certaines unités linguistiques de l’énoncé qu’elle exploite. Dans (1) par exemple,  l’unité sur laquelle s’appuie le travail d’assignation de sens est la suite " n’utilise plus" ; dans l’énoncé (2), c’est "a cessé", et dans (3) "n’est plus". A partir de ce constat, Kerbrat-Orecchioni (1986 : 13) dit ainsi, à propos des « supports linguistiques des contenus implicites » que « toute unité de contenu susceptible d’être décodée possède nécessairement dans l’énoncé un support linguistique quelconque ». Et à la page suivante, l’auteur précise : « Toute unité de contenu, explicite ou implicite, possède un ancrage textuel ou indirect, donc en dernière instance certains supports signifiants sur lesquels repose prioritairement son émergence ».

    Pour résumer, il faut noter que le posé d’un énoncé est le contenu du message délivré en principale intention de communication ; c’est l’information donnée prioritairement à l’interlocuteur. Le présupposé, lui, est le contenu second ou dérivé de l’information principale suivant une procédure de déduction liée aux mots et leur syntaxe, c’est-à-dire à la langue elle-même. Qu’en est-il du contenu sous-entendu ?

    II-2-1-2 A propos des contenus sous-entendus

    Retournons aux énoncés déjà proposés :

    3-L’effort fait les forts (= si on ne fournit pas d’effort, si on est paresseux on n’a aucune chance d’être fort, on n’obtient aucun résultat)

    4-Si tu travailles bien, tu auras un cadeau (= Si tu ne travailles pas bien tu n’auras pas de cadeau)

    5-Tu me répondras si je m’adresse à toi (=Si je m’adresse à quelqu’un d’autre, tu te tais).

    Les significations (entre parenthèse) assignées à ces énoncés sont le résultat d’une forme de raisonnement qu’induit l’interlocuteur en prenant à rebours (à l’opposé) les énoncés donnés. Prenons l’exemple (3). L’interprétation selon laquelle « L’effort fait les forts » signifie "Si on est paresseux on n’obtient aucun résultat" ne provient pas, comme dans le cas des présupposés d’un travail de déduction liée à la langue et qui, pour cette raison même est peu discutable. Si elle prend appui sur un sens st


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